Réforme constitutionnelle russe et Brexit

Chers amis,

Je profite du temps qui m’est accordé pour réfléchir avec vous sur deux événements qui ont attiré mon attention et n’ont pas été traités de façon identique par les médias. Le premier est la démission du gouvernement russe de Dimitri Medvedev le 15 janvier 2020, remplacé par le patron du fisc russe, Mikhaïl Michoustine. Le second événement, survenu le 31 janvier 2020 est la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne.

Le premier événement mérite de retenir toute notre attention. Le Président Vladimir Poutine, dont le mandat s’achève en 2024, a annoncé dans une importante déclaration (précédant la démission du Gouvernement de Dimitri Medvedev) une réforme de la Constitution du pays afin de modifier l’équilibre des pouvoirs et faire avancer la Russie vers la démocratie. Ainsi les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) seront séparés. Désormais la Douma va pleinement jouer son rôle en désignant le premier ministre, que le président sera obligé d’investir. De même que la Douma jouira d’une pleine initiative législative. Le pouvoir exécutif passe sous le contrôle du Parlement, alors que le pouvoir judiciaire ne dépend plus du pouvoir exécutif et devient totalement indépendant. La réforme constitutionnelle annoncée reprend ainsi la séparation des pouvoirs, si chère à Montesquieu. Par cette réforme constitutionnelle, la Russie, perçue à l’étranger comme un Etat non démocratique alimentant le Russian bashing peut désormais changer son image en avançant vers la démocratie sur la base de la séparation des pouvoirs. Il est, me semble-t-il, particulièrement regrettable que cette réforme annoncée n’ait pas retenu l’attention des politiques et des médias. L’Union européenne, une fois de plus, n’a pas accompagné cette démarche d’évolution. Dans une telle situation, l’Union rappelle étrangement son incapacité à refuser les sanctions unilatérales imposées à la Russie comme à l’Iran par les Etats-Unis. Malgré tout, le président russe compte sur la France et ses institutions pour l’aider à faire grandir la démocratie en Russie et changer l’image dictatoriale de ce pays.

Le second événement s’est produit le 31 janvier 2020, lorsque le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne. Politiques et médias se sont mobilisés pour analyser ce départ. Il n’est pas question pour moi d’analyser ce départ mais l’occasion d’attirer votre attention sur deux points particuliers. Participer à une union politique, économique, culturelle et sociale impose l’adhésion à un Projet capable de fédérer tous les peuples qui composent l’Union. Cela ne peut être qu’un projet rassembleur, délibérément tourné vers l’avenir et seul capable de les fédérer dans un avenir commun. Ce Projet doit reposer sur une part de rêve, partagée en commun. L’absence de ce rêve a eu pour effet de diviser les peuples qui composent l’Union et a abouti à la perception de l’Union comme une seule « super structure » dominée par des fonctionnaires irresponsables qui imposent des règles sans tenir compte des moindres spécificités des populations. C’est dans ce contexte que dans toute l’Europe, de l’Italie à la Pologne, sont apparus des mouvements dits « populistes » qui relaient l’aspiration des peuples et rejettent la suffisance et l’arrogance de la structure de l’Union européenne et de ceux qui la soutiennent, l’intelligentsia. C’est ainsi que l’Europe se fracture. Une des premières missions qui devraient s’imposer à l’Union Européenne est donc de penser un véritable Projet européen, capable de rassembler les populations à travers la perspective d’un avenir partagé. C’est ce que le président Macron a tenté de porter autour de la construction de la démocratie et de la prise en charge de la protection de la nature. Deux valeurs capables de réunifier populisme et intelligentsia, à condition toutefois qu’on permette de les développer. Or ce beau Projet, qui vise à fédérer les peuples autour d’un avenir commun, implique aussi des ruptures ; notamment avec l’OTAN et les Etats-Unis et suppose l’affirmation d’une Europe ambitieuse, porteuse d’espérance.

Le Brexit d’une part et la réforme constitutionnelle russe de l’autre, offrent à l’Union européenne une extraordinaire opportunité de relancer la construction d’un vaste espace démocratique, capable d’assumer le projet écologique. Cela suppose certes de la volonté, du courage mais aussi la participation de tous et notamment des plus jeunes générations. C’est là tout le rôle de Greta Thunberg. Puisse l’Europe être à la tête de ce vaste projet.

Quant aux accords économiques et juridiques qui doivent régler les nouveaux rapports entre le Royaume Uni, libre, et l’Union européenne ; ils ne peuvent remplacer ce Projet d’avenir et ces futures négociations ne seront pas suffisantes pour rassembler populisme et élite autour d’une perspective de réconciliation. Tant que l’Europe n’aura pas porté ce projet ambitieux et rassembleur, il sera impossible de réunir les populismes avec leurs élites et d’offrir à la jeunesse européenne la possibilité de s‘investir dans son vaste projet de lutte contre le réchauffement climatique.

Voici quelques réflexions, qui, je l’espère, susciteront vos réactions.

Jean-Pierre ARRIGNON


Catégories : Articles récents

6 commentaires

  • Pierre MABIRE dit :

    Cher Jean-Pierre Arrignon,
    Pour avoir longtemps tenu la plume dans la presse écrite française, je vous donne un point de vue très personnel sur la tiédeur des médias de notre pays à l’égard de la réforme constitutionnelle de la Russie.
    Selon ce que je peux lire dans les journaux bien informés de l’Hexagone, le président Poutine a une vue différente du principe de séparation des pouvoirs de celle nous concevons chez nous.
    Exemple : la séparation du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Avec la nouvelle constitution russe, le président a le pouvoir de ne pas promulguer (ou ratifier) une loi nouvellement votée, y compris aux 2/3 de la Douma.
    La séparation entre le judiciaire et le pouvoir politique central ne semble pas aussi clair que cela. Le président aura la possibilité de déchoir les présidents des plus hautes juridictions : Cour Suprême et Conseil Constitutionnel. Ce qui met évidemment la pression sur ces institutions pour qu’elles statuent favorablement aux injonctions et réquisitions du Kremlin via ses procureurs.
    Comme la plupart de mes confrères, je m’inquiète du sort des journalistes indépendants russes, emprisonnés arbitrairement ou placés en résidence surveillée, voire pour certain(e)s éliminé(e)s physiquement.
    Les avancées démocratiques se mesureront véritablement avec l’usage qui sera fait de la réforme constitutionnelle. Attendons de voir…
    Concernant l’Union européenne, je confesse être plutôt satisfait du départ de l’UK. Nos amis britanniques sont entrés à reculons dans cette union et sont toujours restés sur leurs quant-à-soi sur les diverses politiques communautaires. Donc, les voilà partis…
    Le temps n’est pas aux regrets, mais à la prospective. La France ayant repris le leadership sur l’Union, avec un président désireux de donner à l’Europe un rôle de premier plan sur la scène internationale, il va devenir possible de mutualiser des politiques dans de nombreux secteurs : défense, diplomatie, fiscalité, droits sociaux et du travail, etc. Et ce dans le respect absolu des cultures régionales et locales.
    J’espère surtout voir l’Union européenne devenir une grande démocratie alors qu’elle n’est, pour l’heure, qu’une administration technocratique sans mandat des populations gouvernées.
    Je pense que le temps n’est pas loin où des ponts très élargis seront établis entre l’UE et la Russie, tant l’allié américain s’affiche de moins en moins sûr, et voit dans une Europe devenue Etat fédéral un nouvel adversaire potentiel.
    Malgré l’éloignement géographique, il serait bon de rapprocher les deux peuples, de Russie et de France, par la multiplication des jumelages comme il y en eut entre la France et l’Allemagne afin de bâtir une paix durable basée sur l’amitié, l’échange et le métissage des cultures. Je sais que vous y travaillez beaucoup.
    Bien cordialement,
    PIERRE MABIRE

  • HANNEBICQUE dit :

    La Russie fait toujours un peu peur car puissance militaire indéniable elle est aussi proche de la France par sa culture. C’est en effet une annonce formidable que ce pas vers la démocratie et c’est tant mieux alors que notre société française elle, par contre, s’en éloigne par une dictature médiatique forcenée (dans une plage officielle de 30 minutes d’infos aux heures d’écoute importantes, en moyenne 10 minutes sont consacrées aux infos ( et quelles infos ! ) et le reste est consacré à la dernière recette de la tarte au chocolat ou au dernier artisan de la Lozère qui fabrique des ceintures. Certes ce sont des images que j’invente mais je ne suis pas très loin de la réalité : hier encore, l’exemple réel d’un quart d’heure de reportage sur des enfants d’un village africain qui ont fait le « buzz » sur les réseaux sociaux en dansant dans leur village sur des musiques modernes de dancing. par contre rien sur le tremblement de terre qui a eu lieu à 30 kms de la centrale nucléaire de Tricastin en janvier (je l’ai lu dans un entrefilet du journal « Science et Vie ». Alors donc oui vive la Russie dans son effort de démocratie en espérant comme a écrit Mr Duranson que les mafias n’y imposent leurs diktat. tandis qu’en Europe une révolution …. intellectuelle … sans violence par la puissance des réseaux sociaux serait la bienvenue. En tout cas merci à Mr Arrignon de m’avoir ouvert les « écoutilles » sur ce bel espoir russe. . :

  • jacques piettre dit :

    Merci de nous avoir envoyé cet article très intéressant comme toujours. Je viens de lire « Chine le grand paradoxe » de Jean-Pierre Raffarin, qui corrobore votre pensée et montre l’erreur pour l’Europe d’ignorer et de repousser l’est de notre continent, Chine et Russie, sous l’influence inintelligente de l’Amérique. Ce faisant nous les poussons dans les bras l’un de l’autre et perdons peu à peu notre influence et notre rôle dans le monde, alors que Chine comme Russie nous attendent et voudraient bien pouvoir compter sur nous..

  • Forriez dit :

    Effectivement, l’étape de la démocratisation supplémentaire de la Russie a largement été passée sous silence. Merci de nous en avoir informé.

    Pour le Brexit, je pense que ce n’est que la première étape de la déconstruction européenne, qui est inévitable depuis 2008, date à laquelle l’Allemagne a tourné le dos à l’Europe pour faire de la Chine son premier partenaire commercial à la place de la France. Peut-être que l’épidémie actuelle en Chine va temporiser l’état actuel des choses, mais pour combien de temps ? J’ai cru au rêve européen ; je l’ai également vu tourner au cauchemar. N’est-il pas temps de se réveiller, et mettre fin à ce qui est devenu une folie ?

  • Duranson dit :

    Merci pour votre analyse.
    Nous sommes probablement plus proches de la Russie que de la Turquie.
    Le rapprochement de la Russie (enfin, ce qui en reste) est certes freiné par son manque relatif de démocratie mais aussi me semble-t-il par sa pénétration par les mafias.
    Un projet fédérateur qui transcende les états, oui certes mais concrètement lequel ? Les dirigeants sont-ils capables de s’effacer pour qu’un autre qu’eux dirige ce qu’ils auront contribué à bâtir ?
    La démocratie est-elle viable (par exemple, est-il rationnel dans une société de plus en plus complexe de consulter toute personne sur des sujets sur lesquels elle n’a pas les savoirs requis) ? Séparer le législatif, l’exécutif, le judiciaire peut-être mais qu’est-ce qui les rassemble ? Les élections portent-elles au pouvoir le meilleur d’entre nous ou celui qui sait le mieux marketiser sa candidature ? Les enfants sont-ils éduqués pour servir la collectivité ou pour penser de façon égocentrée ? Est-ce qu’on prône la culture des efforts raisonnables ou la recherche de la dolce vita (au risque de voir les hommes remplacés par des robots qui eux ne font pas grève) ?
    Le chemin suivi jusqu’ici n’est-il pas de nature à déshumaniser l’homme ?
    Plus profondément l’homme a-t-il les moyens intellectuels de concevoir la cohérence ?
    et tant d’autres sujets …

  • Catherine Brooks dit :

    Merci pour cet article passionnant et porteur d’espoir.

    Pour la Russie, c’est vraiment une grande nouvelle peu relayée par les médias.

    Je pense que l’on a bien tort de ne pas vouloir compter avec la Russie qui est un grand pays et un grand état. Tout le monde aurait à y gagner.

    Merci encore

Laisser un commentaire

*

code