« Il était une fois la révolution »/Le FIGARO HISTOIRE/ Février-Mars 2017, n° 30/ pages 52-61

En liquidant le tsarisme, Kerenski et les réformistes pensaient jeter les bases d’une république libérale. Ils ont ouvert la voie à la sanglante dictature de Lénine.

Jean-Pierre ARRIGNON:

Que visait Nicolas II en engageant la Russie dans la Première Guerre mondiale ?

Quand Nicolas accède au trône de Russie en 1894, à la mort de son père Alexandre III, tout semblait annoncer un règne pacifique et heureux. La Russie connaît alors un développement exceptionnel, conduit par le ministre des finances Serge Witte (1892-1903). Le rouble devient alors une monnaie or convertible, le transsibérien est achevé et l’étatisation du commerce de la vodka rapporte à 24% des ressources de l’Etat entre 1893 et 1899 ! Cette euphorie économique trouve également son expression culturelle dans « l’âge d’argent », période qui couvre les deux premières décennies du XXe s., dont les principaux auteurs appartiennent à la littérature mondiale : Anna Akhmatova, André Biely, Alexandre Blok, Marina Tsvetaieva, Serge Essenine, Ossip Mandelstam, Vladimir Maïakovski, Boris Pasternak etc.

Cette prospérité russe suscite une grande crainte notamment en Allemagne dont les principaux dirigeants étaient convaincus que leur pays non seulement ne devenait pas plus fort mais au contraire devenait plus faible que les autres puissances européennes.  Pourtant, la dynamique économique qui permettait le développement de  l’empire russe  et suscitait la crainte du monde germanique, connut un sévère coup d’arrêt en 1905 lors de la défaite des Russes dans la guerre contre la Japon (8 janvier 1904-5 septembre 1905) et la  Révolution  de 1905 (22 janvier 1905-17 Octobre 1905). La guerre contre le Japon s’acheva par le traité de Portsmouth qui priva l’empire russe d’accès à la mer libre avec la perte de Port-Arthur ; par le Manifeste d’Octobre (17 octobre 1905),  inspiré par Serge Witte, la monarchie autocratique fait place à une monarchie constitutionnelle, suscitant de grands espoirs rapidement brisés par la reprise en main de l’Autocratie, deux ans seulement après l’espérance suscitée par la Révolution libérale de 1905.

C’est dans ce contexte militaire, politique et social que l’Europe se lance dans la guerre en Juillet 1914. Que pouvait espérer l’empire russe en se lançant dans la guerre et en espérant en sortir victorieux.

Nicolas II et les milieux conservateurs espéraient reconstruire l’unité de l’empire autour d’un empereur autocrate, conservateur et victorieux dont la position avait été profondément affaiblie par la défaite contre le Japon et la Révolution de 1905. Piotr Stolypine (1906-14 septembre 1911), est chargé de moderniser l’empire ; son assassinat, à Kiev, par Dmitrij Bogrov, annihile la dernière tentative de réformer et de libéraliser l’empire avant la Grande guerre.

Les espérances de l’empire en cas de victoire se manifestaient en direction de l’Europe centrale : Briser les influences turques et austro-hongroises dans les Balkans et placer les peuples serbes, bulgares, croates et slovènes, tous de langue slave et majoritairement orthodoxes à l’exception des Croates et des Slovènes, majoritairement catholiques, sous l’influence russe. Le rêve de rassembler la slavia orthodoxia sous le sceptre des Romanov s’inscrivait comme un accomplissement du tricentenaire des Romanov célébré avec faste, en 1913.

Sur le plan extérieur, l’objectif des Russes était d’accéder à l’Océan pacifique, surtout après la perte de Port-Arthur en 1905, à la Méditerranée et à la mer Blanche, tous ces espaces maritimes, libres de glace, étant vitaux pour l’exportation d’une production en forte croissance.

La Révolution bolchévique de 1917 changea la donne !

 

Quelle est la situation de la Russie au début de 1917?

En janvier 1917, la situation politique et sociale dans Petrograd est terriblement dégradée. Les magasins d’alimentation ferment en masse car il n’y a plus d’arrivages suffisants de produits alimentaires. De plus, les éléments se déchaînent dans la nuit du 14/27 février, les chutes de neige empêchent les trains de céréales d’atteindre la capitale. Le 16 février/29 février, la municipalité de Petrograd introduit les cartes de rationnement pour le pain. Les pauvres se ruent vers les boulangeries et les magasins sont pillés. La foule s’organise en rassemblements au cri « du pain ». Pourtant, le gouvernement reste passif. Le 8 mars, à l’occasion de la «  journée des femmes », les femmes se rassemblent à Vyborg, faubourg de Petrograd et marchent sur l’hôtel de ville. Les organisateurs des partis révolutionnaires tentent de s’opposer à cette manifestation.   Le samedi 25 février/10 mars, les manifestants, armés de bric et de broc, se pressent sur la perspective Nevski avec des pancartes : « A bas le tsarisme ; à bas la guerre ! »

Sur la Nevski, la police montée lance plusieurs charges, mais les cosaques, présents, prennent le parti des manifestants. C’est une surprise que de voir les cosaques, paysans libres et armés, liés par serment de fidélité au Tsar, passer à la révolte !

Le dimanche 26 février/11 mars 1917, Petrograd est en pleine ébullition ; le gouvernement et le général Khabalov disposent des moyens pour calmer l’émeute : ils ont des stocks de ravitaillement qu’ils peuvent distribuer et des armes et munitions pour réprimer les désordres. Ils ne font rien. Les civils « agitateurs de la Révolution » multiplient les contacts avec les militaires sans toutefois parvenir à les rallier. Il faut attendre la fin de soirée du dimanche 11 mars et le lundi 12 mars pour que tout bascule et que la désaffection de l’armée soit irréversible !

Une compagnie d’élèves officiers du régiment Volynski, placés devant l’hôtel de ville, refuse de tirer sur la foule et décharge ses fusils. Le capitaine menace les sous-officiers de sévères sanctions. La compagnie maintenue en service jusqu’au lendemain matin, est travaillée la nuit par l’adjudant-chef Kirpitchnikov, membre du comité révolutionnaire, qui leur annonce que par punition, ils seront envoyés au front. La décision est vite prise. Le lendemain matin, quand le capitaine Lachkevitch se présente il est accueilli par des huées ; il est menacé, il se retire quand un coup de fusil claque et le tue. L’adjudant Kirpitchnikov hurle « Tout le monde dehors ». Il dirige les hommes vers le régiment Preobrajenski puis Pavlovski pour les rallier. Les officiers ont disparu.

Une foule déchainée de soldats, d’ouvriers et d’étudiants, de femmes et d’enfants  prend d’assaut le Palais de Justice, la forteresse Pierre et Paul, l’Arsenal, la prison des Croix. Tous les commissariats de police brûlent. La mitraille couvre la ville. Une partie des révoltés se dirige vers le Palais de Tauride où siège la Douma. Le matin de ce fatidique lundi 27 février / 12 mars, la Douma s’apprête à se mettre en vacances quand la foule arrive chantant la « Marseillaise », c’est alors que Kerenski bondit à la tribune en hurlant « Je vais me rendre immédiatement dans les casernes… Puis-je annoncer aux soldats que la Douma est avec eux, qu’elle se place à la tête du mouvement ». Les députés socialistes, le 15 mars, confient le pouvoir à un noble libéral, le prince Lvov. Deux émissaires se rendent auprès du tsar, au quartier général nord, pour lui demander son abdication.

Le 11 mars 1917, marque l’effondrement du tsarisme et l’apparition d’une République démocratique. L’explosion populaire, les partis révolutionnaires en particulier les Bolcheviks, ont su canaliser le profond mécontentement qui régnait dans le pays. Comme le note Chliapnikov, représentant de Lénine en Russie : « Nous sommes les seuls à avoir en ce moment une organisation qui couvre toute la Russie… Le mécontentement est à son comble dans le pays. L’ouragan révolutionnaire peut se déchaîner à tout moment ».

 

Quelles sont les forces politiques en présence après mars 1917 ?

Après la journée du 17 mars 1917 et la mise en place de la République, la Douma gouvernemental forme un gouvernement provisoire dont la plupart des membres sont francs-maçons. Le Grand-duc Nicolas Mikhailovitch, lui-même franc-maçon, fait l’éloge de ce gouvernement en ces termes : « nous avons un gouvernement de Girondins avec le prince Lvov à la tête, mais le véritable chef est le ministre de la justice, le socialiste Kerenski, de tout premier ordre…. »

Nicolas II dans son adresse aux soldats du Grand quartier Général, les délivre de leur serment : « Soumettez-vous au gouvernement provisoire, obéissez à vos chefs… » notamment le général Alexeiev qui se voit confier les fonctions de généralissime. C’est la fin de l’armée impériale.

Les monarchistes constitutionnels, les démocrates libéraux et les socialistes modérés qui constituent le gouvernement sont emportés par leur rêve tolstoïen de construire une République du bonheur, de concorde, d’égalité et de liberté. Attitude bien rapportée par R. Naudeau, journaliste français alors à Petrograd : « La révolution russe débuta par un malentendu tragique.  Des messieurs convenables et bien gantés, des libéraux distingués, des savants, des bourgeois riches, des gentilshommes, des écrivains de talent, des historiens avaient voulu dans un but des plus patriotiques, organiser toute la mise en scène d’un amendement du régime…Mais au moment où le tumulte survint, une foule qui semblait en léthargie… s’était à l’improviste ruée sur la scène, frappant non seulement le tsar et ses alguazils, mais aussi tous les Joseph Prudhomme qui avaient voulu inciter le despote à se contenter comme sceptre, du parapluie de Louis-Philippe. »

Le Gouvernement provisoire laisse s’installer une dualité du pouvoir avec le Soviet de Petrograd où affluent toutes les pulsions de la révolution en marche dans une assemblée très divisée où s’affrontent socialistes et anarchistes.

Kerenski, ministre de la guerre, qui rejette le corps des officiers qu’il soupçonne de vouloir restaurer la monarchie, pratique une politique d’équilibre entre l’armée et le Soviet. Ce qu’il croît être une habileté de gouvernement, ruine en réalité son pouvoir. Le Soviet cherche à accélérer l’implosion de l’armée ; cette dernière est détruite par le célèbre Prikaz n° 1 du 14 mars 1917 qui ordonne l’élection des soviets de soldats dans toutes les unités militaires ; ces soviets contrôlent les armes et les véhicules  et reconnaissent aux soldats tous les droits politiques sous l’uniforme ; les officiers perdent toutes leurs prérogatives, sont molestés et arrêtés avec la pleine connivence du Gouvernement provisoire ! Les désertions prennent des proportions massives. Les Allemands fabriquent et distribuent par-dessus les tranchées, un journal, le Messager russe, qui souligne les intentions pacifistes de l’Allemagne et appelle à la fraternisation !

 

Quel rôle a joué l’Allemagne de Guillaume II dans l’émergence du parti bolchevique ?

La Révolution d’Octobre 1917 porte Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine, au pouvoir à la tête des Bolchéviks /majoritaires, pour instaurer une  Russie soviétique, premier régime communiste de l’Histoire qui donnera naissance à l’URSS en 1923. La rapidité avec laquelle Lénine parvient à ses fins à rapidement susciter des interrogations et nombreux sont ceux qui ont dénoncé Lénine comme agent allemand missionné par L’Allemagne de Guillaume II.

Cette accusation de l’ingérence allemande était largement répandue en Allemagne. Dès 1914 le nom de la capitale, Saint-Pétersbourg jugé trop allemand,  est changé en Petrograd qui est plus russe ! l’impératrice, Alexandra de Hesse-Darmstadt, en dépit de son dévouement et celui de ses filles à soigner les blessés de la guerre, est qualifiée par le peuple « d’allemande ». Dans ce contexte de rumeurs généralisées, le retour soudain de Lénine à Saint-Pétersbourg le 3 avril 1917, en provenance de Suisse où il résidait depuis décembre 1914, d’abord à Berne puis à Zurich, suscite la rumeur : il est accusé d’avoir traversé l’Europe dans « un wagon plombé » mis à sa disposition par Guillaume II pour déstabiliser l’empire russe ébranlé par une agitation sociale généralisée. Quel crédit accordé à ses assertions qui ont connu une très large diffusion ?

Dans le journal antisémite Jivoe Slovo, du 18 juillet 1917, l’ancien député Aleksinski accuse Lénine d’intelligence avec l’ennemi en s’appuyant sur les allégations de  l’espion militaire Ermolenko qui assure que les instructions et l’argent des Bolcheviks proviennent d’Allemagne. Le banquier de la NYA Banken, Olof Aschberg, est qualifié par la presse allemande de banquier de la Révolution ! Toutefois, il ne semble pas que l’argent allemand coula à flot ! Ces allégations sont lancées au moment où l’offensive russe contre l’Allemagne se révèle un échec total. L’argent allemand aurait servi aux Bolcheviks pour acheter des armes. En vérité, les armes des Bolcheviks proviennent pour l’essentiel des pilages des arsenaux, lors des émeutes populaires de l’année 1917.

Les Français et les Britanniques ont surtout retenu contre Lénine l’épisode du « wagon plombé ». Lénine, réfugié en Suisse,  a accepté le 9 avril la proposition allemande de retourner en Russie en traversant le Reich dans un train sans arrêt. Lénine exige que son wagon jouisse d’extraterritorialité, fasse le trajet sans arrêt et que l’on procède à un échange de prisonniers russes et austro-hongrois. Cet accord a été conclu par les diplomates allemands dont le comte Brokdorff-Rantzau, ambassadeur  à Copenhague, et un révolutionnaire russe, Israel Lazarevitch Gelfand, connu sous le nom d’Alexandre Parvus (1867-1924). En mars 1917, conformément au plan élaboré par Parvus,  les renseignements allemands transportent en Russie à travers l’Allemagne Lénine et un groupe de trente trois révolutionnaires dans un train supervisé par le socialiste suisse Fritz Platten.

La connivence de Parvus avec les Allemands fut rapidement connu et brouilla rapidement Parvus avec le réseau révolutionnaire, y compris Rosa Luxembourg et les socialistes allemands. Après la Révolution d’Octobre, les Soviétiques nièrent son rôle.

Parvus a su mesurer le rôle majeur de la personnalité de Lénine ; il a incontestablement permis son retour en Russie, mais là s’arrête son action. Il ne faut pas accorder à Parvus et à travers lui à l’Allemagne un rôle majeur dans l’émergence du parti bolchevique qui se nourrissait bien davantage de la situation révolutionnaire qui se développait dans le pays. L’Histoire récuse la « théorie du complot » constamment renaissante sur la base de vrais-faux documents : les kompromaty.

 

Pourquoi Kerenski échoue-t-il à éliminer les bolcheviks?

En mai 1917, Albert Thomas, ministre français des Armements, vient à Petrograd pour pousser les Russes à l’offensive. Il convainc Kerenski de se lancer dans la « Guerre jusqu’au bout ». Des volontaires s’enrôlent dans les fameux « bataillons de la mort ». Le 18 juin/1e juillet, ces bataillons d’élite, sous le commandement du général Broussilov,  lancent l’offensive sur le front sud-ouest  qui s’achève par le désastre de Tarnopol, perpétré par le refus des troupes de combattre ce qui fait dire au général russe Monkevitz « ce fut le jour le plus honteux de toute l’histoire de l’armée russe »

Les nouvelles de ce désastre provoquent une crise dans le Gouvernement provisoire dont 4 ministres démissionnent. Des meetings et des troupes défilent en armes le 3 juillet sur la Perspective Nevski. La passivité du Gouvernement pousse alors les Bolchéviks à prendre la tête du mouvement, mais dans la nuit, les cosaques du général Polotsev, nettoient la ville ; Lénine confie à Trotski « Maintenant ils vont tous nous fusiller, c’est le bon moment pour eux ! » Lénine s’enfuit en Finlande et Trotsky est arrêté. Kerenski considère qu’il a éliminé les Bolcheviks ! Le 8 juillet, le prince Lvov démissionne et Kerenski devient Premier ministre. C’est dans ce contexte que se déroule la tentative du général Kornilov de marcher sur Petrograd avec la « Division sauvage ». Kerenski relève le général de son commandement et se proclame généralissime ! Les Bolcheviks, sous la conduite de l’agitateur Frounze,  parviennent à retourner les cosaques de la Division sauvage, comme l’exprime Mikhail Cholokhov dans son roman « Don paisible » « Les Bolcheviks ne me prendront pas mon dernier lopin de terre, mon capitaine. Je n’ai qu’un lot, en tout et pour tout, ils n’ont pas besoin de ma terre…Tandis que, par exemple,  soit dit sans vous offenser, Monsieur votre père possède dix mille déciatines…Vous pensez bien que c’est vexant pour le peuple ! Les Bolchéviks vivent juste et vous parlez de leur faire la guerre… ». C’est l’échec de la tentative de Kornilov et une nouvelle purge frappe le haut commandement de l’armée. Surtout, cette affaire remet en selle les Bolcheviks qui prennent la direction du Comité militaire révolutionnaire (CMR) qui décide d’armer officiellement les Gardes rouges ; La préparation du coup d’état est en marche ! il doit avoir lieu le 25 octobre/8 novembre, jour de l’ouverture du Congrès des Soviets. Face à cette menace, Kerensky assure « Qu’ils se soulèvent, je n’attends que cela pour les écraser ! »

Ce n’est pas la poursuite de la guerre qui a favorisé les Bolcheviks, mais bien le démantèlement de l’armée impériale entrepris par Kerenski par le   tristement célèbre Prikaz n° 1 et le Conseil militaire révolutionnaire qui offrent aux Bolcheviks l’opportunité de créer dans toutes les unités, des soviets aux mains d’agitateurs bolcheviques. Soviets et commissaires se chargent d’instrumentaliser la soldatesque qui s’organise en bandes anarchiques pour lesquelles le pillage et le meurtre sont désormais le quotidien. L’armée impériale a cessé d’être une menace pour les Allemands, ce qu’a très bien compris le général Hoffmann, chef d’état-major des armées allemandes de l’Est.

 

Comment le putsch raté de Kornilov a-t-il ouvert la voie à Lénine ?

Suite au désastre de l’offensive de Tarnopol, le général Broussilov est relevé de son commandement et remplacé au Haut commandement par le général Kornilov qui n’accepte la fonction qu’à condition du rétablissement de la peine de mort dans les armées. Ce cosaque du Turkestan a une brillante carrière militaire qui lui vaut une réputation de bravoure. En outre, en février 1917, il a accueille la Révolution avec sympathie, ce qui lui vaut d’être nommé gouverneur de Petrograd par la Douma et, à ce titre, il devient le geôlier de la famille impériale ! Il démissionne après son échec à rétablir la discipline dans la garnison de Petrograd. Toutefois, sa réputation d’homme fort, lui rallie ceux qui cherchent un Bonaparte !

Le10/23 août 1917, à la demande de Kerenski, Kornilov envoie un corps de cavalerie pour établir l’état de siège à Petrograd dans la crainte de manifestations violentes pour contrecarrer le rétablissement de la peine de mort dans les armées, mesure que Kerenski a prise sans avertir ni le gouvernement ni le Soviet. Certains pensent que Kerenski s’appuie sur Kornilov pour prendre le pouvoir. Il aurait exigé de Kornilov que les troupes envoyées à Petrograd ne soient pas les cosaques de la Division sauvage et surtout qu’elles ne soient pas commandées par le général Krymov suspecté d’être liée à une conspiration militaire.

Les archives ne confirment pas que Kornilov ait envisagé de conduire un coup d’état dont nous ne trouvons aucune trace de préparation !

Quand, le 13 août, Kerensky apprend le mouvement de la Division sauvage, il réunit son cabinet, dénonce un complot, limoge Kornilov et se proclame généralissime. Comprenant qu’il a été manipulé, Kornilov refuse de se soumettre et le 15 août, il déclare « Moi, général Kornilov, je déclare que le gouvernement provisoire sous la pression de la majorité bolchevique des Soviets, agit en complet accord avec les plans de l’Etat-major allemand…détruit l’armée et bouleverse l’intérieur du pays ». IL envoie aussi l’ordre à tous les généraux du front de la soutenir.

A Petrograd c’est l’affolement. Le Soviet et les bolcheviks soutiennent Kerenski qui fait libérer Trotsky et ses camarades emprisonnés et autorise d’armer les ouvriers pour défendre la capitale. La Division sauvage est bloquée à une cinquantaine de kilomètres de Petrograd. Elle se décomposera de l’intérieur. A Orcha, le sous-officier Boudienny, Président du soviet de la division caucasienne, descend du train et refuse de marcher sur la capitale. Le 16 août au soir, les cosaques décident de faire demi-tour. La tentative du général Kornilov a échoué, seul le général Krymov entrera à Petrograd ; après une entrevue houleuse avec  Kerenski, il se suicide. Kornilov est arrêté et interné à Bykhov avec ses principaux collaborateurs, sous la protection du général Alexeiev rappelé au commandement. Une nouvelle purge frappe l’armée et la marine.

Peut-on parler de coup d’état, il ne semble pas ; en revanche, on peut y voir une manœuvre de Kerensky pour se débarrasser d’un général en qui il voyait un rival ! Surtout, l’échec de la tentative Kornilov remet en scène les Bolcheviks qui avaient été mis à mal par leur échec de juillet. Désormais, ils se proclament comme les « seuls défenseurs de la légitimité révolutionnaire », le seul rempart contre les militaires ! Leurs promesses d’une paix immédiate et de la redistribution des terres galvanisent derrière Lénine les espérances des soldats et des paysans. Lénine et les Bolcheviks sortent grands vainqueur de l’affaire Kornilov ; comme l’écrit Lénine c’est la preuve indubitable de la « bolchévisation des masses ». Il ne reste plus qu’une étape à franchir que Trotsky annonce : l’insurrection bolchevique et le renversement de Kérenski !

 

Les journées d’octobre constituent-elles une révolution  appuyée par les masses populaires ou un coup d’Etat ?

Les trois journées d’octobre sont passées dans l’histoire comme les journées du coup d’Etat bolchévique dont la prise du palais d’hiver dans la nuit du 25 au 26 octobre, est l’événement le plus marquant. Le 7/20 octobre Lénine est rentré clandestinement à Petrograd ; dès le 10/23 octobre il participe à une réunion restreinte du Comité central. En dépit de l’opposition de Kamenev et de Zinoviev, Lénine fait adopter la décision de l’insurrection sans date fixée. Pourtant le 25 octobre/8 novembre,  Trotsky, avec l’aide du Comité militaire révolutionnaire fait occuper les ponts et les postes télégraphiques par des petites unités de gardes rouges soigneusement sélectionnées auxquelles se joignent mille cinq cents matelots venus de Kronstadt mais qui croient défendre le Soviet !

Dans la nuit du 25 au 26 octobre, le signal de la révolution est lancé par un coup de canon à blanc, tiré du croiseur Aurore, amené sur les rives de la Néva. Quelques coups de canons tirés de la forteresse Pierre et Paul, et qui atteignent le quartier rouge de Vyborg ! amènent les défenseurs à se rendre, y compris les membres du bataillon féminin, livrés aux Gardes rouges ! Les gardes du central téléphonique sont massacrés ; à Moscou, il ya quelques résistances ; en province uns seul coup de téléphone suffit pour changer de régime !

La prise du pouvoir des Bolcheviks, connue sous le nom de « Révolution d’octobre »,n’est en rien le résultat d’une action de masses populaires se ruant sur le Palais d’hiver. C’est le résultat d’un coup d’Etat organisé et conduit par un petit groupe de spécialistes contre un pouvoir qui n’existe plus ! Le 26 vers 9 h du matin, Kerenski s’enfuit de Petrograd dans une voiture de l’ambassade des Etats Unis.

Le Congrès panrusse des soviets entérine le matin du 26 octobre la prise du pouvoir des Soviets et nomme un Conseil des Commissaires du peuple dont la présidence est confiée à Lénine et  les Affaires étrangères à Trotsky. Le même jour le Conseil militaire révolutionnaire envoie une circulaire à tous les soviets d’unités  leur ordonnant de surveiller de près le commandement et de traiter en ennemis les officiers qui ne reconnaissent pas le gouvernement des commissaires du peuple.

La victoire de la Révolution a été largement fêtée par les protagonistes. Leurs exploits ont scandalisé le Commissaire du peuple aux armées, Antonov-Ovsenko  qui écrit dans ses mémoires « Une orgie sauvage et sans exemple déferla sur Petrograd… Ici et là, des bandes d’émeutiers surgissaient, généralement des soldats qui envahissaient les caves, les celliers et allaient parfois jusqu’à piller les cafés…Le régiment Préobrajenski qui avait jusque là gardé sa discipline, s’enivra complètement alors qu’il était de garde au palais. Le régiment Pavlovski, notre rempart révolutionnaire, ne résista pas plus à la tentation…Eux aussi s’enivrèrent…Au crépuscule la folle bacchanale faisait rage au cri de « liquidons ces débris du tsarisme » ».

La Révolution d’Octobre n’est en rien le résultat d’une manifestation populaire se ruant vers la Palais d’hiver. La Révolution d’Octobre est le résultat d’un coup d’Etat bien organisé et mené par Lénine et Trotsky. Ce dernier peut déclarer le 25 octobre devant le Soviet « Nous allons fonder un pouvoir qui ne se proposera pas d’autre but que de satisfaire les besoins des soldats, des ouvriers et des paysans », laissant croire aux congressistes qu’il avait l’intention de constituer un gouvernement de coalition avec tous les partis socialistes ».

 

Comment la Révolution débouche-t-elle sur la guerre civile (1917-1921) ?

Dans les mois de Juin-août 1918, le régime bolchévique traverse une terrible crise ; il se croit encercler et menacé par les signes trompeurs de l’intervention étrangère. Les bolcheviques ignorent l’extrême division des alliés : les japonais refusent d’aller au-delà d’Irkoutsk et font tout pour empêcher la formation d’un gouvernement blanc efficace. Les Américains envoient des troupes mais ne s’en servent pas ; les Français et les Anglais mènent en Sibérie une guerre d’influence : L’amiral Koltchak est considéré comme l’homme des Anglais ; les Français le combattent notamment avec la féroce légion tchèque. Dans le sud, Krasnov est soutenu par l’Allemagne et Denikine par les Alliés. Quant à l’Ukraine elle rêve d’indépendance et est parcourue par les bandes anarchistes de Makhno !

La Russie bolchévique est alors réduite aux limites de l’ancienne Moscovie du XVe s. En outre elle est déstabilisée par des émeutes de paysans qui triomphent dans de nombreuses villes et régions : Jaroslavl’, Tambov, Rjazan’ et Penza ! C’est dans ce contexte que s’ouvre le 4 juillet 1918, le Ve Congrès des soviets qui va entériner la rupture entre les bolchéviques et les socialistes révolutionnaires de gauche ; ces derniers  n’ont pas accepté l’armistice de Brest-Litovsk et traitent leurs alliés bolchéviques de « fusilleurs ». La réplique de Lénine est claire : « La guerre civile est nécessaire au socialisme ». C’est la rupture. Le 6 juillet, l’assassinat du comte allemand Mirbach par deux socio-révolutionnaires permet aux Bolcheviques, appuyés par les Lettons et les Hongrois dont Bela Kun, d’arrêter  trois cents socio-révolutionnaires à Petrograd et d’en fusiller la plupart. La ville de Iaroslavl’, gagnée à l’insurrection par Savinov, est assiégée, bombardée et sévèrement punie par les bolchéviques. Au mois d’août 1918, la révolte contre les Bolchéviques s’étend aux centres industriels de l’Oural, à Ijevsk et Votkinsk.

Devant la menace de l’échec de la Révolution, en mars 1918, Lénine confie à Trotsky le Commissariat à la guerre ; il prend ses fonctions le 13 mars 1918, le jour même du transfert de la capitale à Moscou. Trotsky exprime sa vision de l’armée rouge « ma tâche était avant tout, de mettre les hommes qu’il fallait à la place qu’il fallait, et de leur donner la possibilité de faire leurs preuves ». Le principe de commandement est arrêté : un spécialiste, officier de carrière, surveillé par un ou deux commissaires bolchéviques. Il organise douze armées de la mer Noire à la Baltique. Pour surveiller tous ces fronts, Trotsky se dote d’un QG mobile le légendaire train blindé dans lequel, dira-t-il, j’ai vécu deux ans et demi ! C’est lui aussi qui fait adopter pour l’armée rouge le célèbre bonnets pointus frappés par l’étoile rouge et les longues capotes fermées par des pattes de poitrine. La discipline est sans équivoque « si quelque partie de l’armée bat en retraite sans autorisation, le commissaire du détachement sera fusillé le premier et le commandant ensuite…Les lâches, ceux qui ménagent leur peau, ceux qui trahissent, n’échapperont pas aux balles ; j’en réponds devant toute l’armée rouge».

Face à cette armée rouge, galvanisée par son chef, les Blancs et leurs allés sont trop divisés pour renverser une Révolution en marche ; il faut attendre le printemps 1920 et l’arrivée du général Wrangel pour espérer renverser une situation quasi désespérée depuis la débâcle des Blancs dans l’hiver 1919. En septembre 1920, la fin du conflit polonais, fait se retourner sur Wrangel les meilleures troupes des Rouges. L’assaut des Rouges contre l’isthme de Perekop dure trois jours ; Wrangel monte sur le croiseur Général Kornilov qui lève l’ancre pour Constantinople Le 16 novembre 1920. La guerre civile est alors terminée ; en réalité, des insurgés continuent à combattre les Rouges, notamment dans la province de Tambov.  Contre ces insurgés, Lénine nomme Toukhatchevski commandant en chef de la région de Tambov ; à Kronstadt, les marins organisent une commune révolutionnaire qui sera écrasée par Toukhatchevski, le16 mars 1921. Lénine constate alors que « la vie a montré nos erreurs ». Au mois de mars, il fait adopter sa Nouvelle politique économique (NEP) dont les mesures vont mettre un terme à la guerre civile en 1921.

Quel est le sort de la famille impériale

Abandonné de tous, Nicolas II abdique le 2/15 mars 1917, à Pskov au Grand quartier Général. Le 7/20 mars le gouvernement provisoire ordonne l’arrestation de l’ex-couple impérial et de leurs cinq enfants. Le 30 juillet/12 août 1917, la famille est transférée en Sibérie occidentale, à Tobolsk où ils restèrent huit mois.

Leur situation se dégrada avec la prise de pouvoir de Lénine dont le frère avait été pendu pour avoir participé à un attentat contre Alexandre III. Fin mars 1918, les bolchéviks décident de transférer la famille impériale à Ekatérinbourg dont le soviet était réputé pour sa férocité. Ils furent logés, ainsi que leur suite, au total douze personnes, dans la maison Ipatiev. Le 4 juillet, les gardes rouges sont remplacés pour la garde intérieure de la maison par un détachement de dix «  lettons » de la Tchéka, parmi lesquels au moins cinq hongrois dont lmre Nagy, le futur héros de la révolution hongroise de 1956….En accord avec Lénine, Sverdlov fit savoir qu’en aucun cas la famille impériale ne devait tomber entre les mains des Blancs. En cas de menace, il fallait liquider toute la famille. Le 12 Juillet,  les Blancs investissent Ekaterinbourg par le sud. La décision de liquider immédiatement la famille impériale, sans laisser de traces, est décidée. La décision, transmise à Yourovski, le chef des dix « lettons », le 13 juillet. Le 16 juillet à 22 h 30, Yourovski et ses hommes vinrent assassiner la famille impériale. Les corps des victimes furent transportés par camion jusqu’à la mine des « Quatre Frères » où on les brûla avant de jeter leurs restes dans la mine où ces dernières années on les a retrouvés et identifiés par des tests ADN.

Il ne fait aucun doute que la décision a été prise par Lénine ; dans une conversation avec Sverdlov,  Trotsky confirme « cette mesure était non seulement opportune mais nécessaire ». Cette logique du meurtre nécessaire fut appliquée aux autres membres de la famille des Romanov. Maxime Gorki qui essaya de sauver le Grand duc Nicolas Mikhailovitch, considéré comme libéral et historien, se vit répondre par Lénine : « La Révolution n’a pas besoin d’historien… »

Pourtant lorsque Nicolas II abdiqua les deux puissances alliées de la Russie, la France et la Grande Bretagne auraient pu faire pression sur leur allié, le Gouvernement provisoire. La France ne manifesta aucun intérêt pour son fidèle allié, prenant pour argent comptant les élucubration de Lord Francis Bertie, ambassadeur d’Angleterre en France : « l’impératrice n’est pas seulement une Boche par sa naissance et ses sentiments…On la considère comme une criminelle ou une folle » !

Quant au roi Georges V cousin germain du tsar, il ne répondit pas à  Milioukov, ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire, qui priait le gouvernement anglais d’offrir l’asile à la famille impériale : « C’est la dernière chance, disait-il, de sauver la liberté et peut-être la vie de ces malheureux ». Le gouvernement britannique tergiversa pour différer sa réponse pour finir par demander « au gouvernement provisoire de choisir une autre résidence pour Leurs Majestés impériales ». En refusant d’accueillir l’ex-famille impériale, le gouvernement scellait la mort de celle-ci. La monarchie britannique est pleinement responsable de ce drame terrible qui bouleversa profondément et stupéfia Milioukov et Kerenski.

 

 


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