« L’Observateur russe » : Historien Byzantiniste, Spécialiste de la Russie

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Jean-Pierre Arrignon –  grand historien français, byzantiniste et médiéviste s’est éteint le 13 avril 2021 des suites d’une longue maladie.

Il était un grand ami de la Russie et aussi et surtout un grand connaisseur de ce pays.

La présentation de son dernier ouvrage «Une histoire de la Russie» s’est tenue le 20 octobre au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris.

Nous publions le discours de sa veuve Mme Zoya Arrignon prononcé lors de la soirée en hommage à son mari.

«Cette présentation aurait dû avoir lieu en novembre dernier en présence du Professeur Jean-Pierre ARRIGNON mais la crise sanitaire en a décidé autrement. Monsieur Léonid KADYCHEV a bien voulu reprogrammer cette présentation en hommage à mon époux. Notre fille Xénia, et moi-même, vous en sommes très reconnaissantes.

Le Professeur ARRIGNON était un orateur hors pair. Il est donc très difficile de parler à sa place et de présenter son dernier livre.

Bien naturellement, nous n’allons pas vous faire une conférence sur la Russie. Seul mon époux pouvait vous en parler avec passion. Ce soir, nous allons donc tenter, chacun notre tour, de vous présenter son dernier ouvrage « Une Histoire de la Russie ».

Je remercie les Éditions Perrin, représentées ce soir par Monsieur Benoit YVERT, son directeur général, de s’être associé à cette initiative. Je remercie également Madame le Professeur Ekaterina NAROCHNITSKAYA, mais aussi notre amie de longue date, de se joindre à nous en visioconférence.

Selon la tradition, il est coutume d’offrir aux universitaires en fin de carrière des mélanges.

Mon époux a souhaité procéder autrement

Il a choisi d’écrire un ouvrage clôturant ses 50 ans de recherches universitaires et de le dédier à ses maîtres français et soviétiques. Parmi eux, Edmond-René LABANDE, grand médiéviste français, directeur du Centre d’études médiévales de Poitiers qui a encouragé Jean-Pierre à orienter ses recherches vers la Russie médiévale ; Jacqueline de PROYART DE BAILLESCOURT, professeur de langue russe qui l’a initié à la langue de Pouchkine ; Vladimir VODOFF, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études qui l’a initié au vieux russe et bien sûr Madame Hélène AHRWEILER, très grande byzantiniste franco-grec qui a dirigé sa thèse intitulée «  La chaire métropolitaine de Kiev, des origines à 1240 ».

Mon époux était très fier d’avoir comme maîtres les plus grandes byzantinistes et médiévistes soviétiques, russes et ukrainiens à qui il dédie également ce livre : l’académicien Dmitri LIKHATCHEV, très grand connaisseur de la littérature médiévale russe ; le byzantiniste Yaroslav CHAPOV, mais aussi le professeur Serguëi VISOTSKY, spécialiste des fresques de Sainte Sophie de Kiev.

Le Professeur ARRIGNON était très fier de cet héritage culturel. Il a souhaité le transmettre au plus grand nombre à travers cet ouvrage qu’il considérait comme son testament intellectuel.

Le Professeur ARRIGNON a voulu écrire une histoire de la Russie, et non pas l’histoire de la Russie

Il disait qu’il n’avait pas le monopole sur ce sujet. Lors de ses interviews, il affirmait que cette histoire de Russie était la sienne, mais qui se voulait à la mesure de la formation que lui ont apporté les Russes. Cet ouvrage décrit la vision qu’il avait de la Russie, notamment grâce à la formation complémentaire que les Russes lui ont apportée à sa formation française. Cet ouvrage est un hommage qu’il adresse à cette Russie qui l’a accueilli et qui lui a donné une culture différente de celle de l’Occident.

Lorsqu’on le questionnait sur sa vision de la Russie, mon époux nous répondait bien souvent « il faut connaitre avant de juger, il faut comprendre avant de juger ». Dans cet ouvrage, sans parti pris politique, l’historien qu’il était, a simplement analysé les documents et les faits historiques. Tout au long du récit, il essaye de nous expliquer « pourquoi cela s’est passé comme ça ».

Nous vivons dans un monde complexe dans lequel règne souvent un langage unique, une pensée unique

La Russie est souvent présentée par la presse occidentale sous un angle négatif qui ne laisse jamais vraiment de place au débat. Dans cet ouvrage, le Professeur ARRIGNON a tenté de mieux faire comprendre ce pays qui reste malheureusement méconnu et incompris pour la plupart des Occidentaux. Pari réussi puisqu’à la sortie du livre, en octobre 2020, il a reçu de nombreux messages de lecteurs français et étrangers lui indiquant qu’en lisant son livre, ils ont enfin pu trouver les réponses à leurs questions. D’autres ont même compris, grâce à ce livre, ce que se cachait réellement derrière le mystère de l’âme russe.

La particularité de cet ouvrage réside dans la présentation de l’histoire

L’histoire ne se limite pas aux actions des uns ou des autres, mais elle est étudiée dans son ensemble, en lien avec la littérature, l’art, l’architecture, la peinture mais aussi avec la danse, le théâtre, le cinéma. Le Professeur ARRIGNON était de ceux qui considéraient que si l’on veut connaitre un pays, une civilisation, il faut absolument avoir une approche globale et non segmentaire.

Byzantiniste de formation, le Professeur ARRIGNON a essayé d’expliquer que sans Byzance, la compréhension de la Russie contemporaine s’avère difficile, tant d’un point politique que culturel et religieux. Dans cet ouvrage, il explique que la Russie est la fille ainée de Constantinople. La Russie a reçu son baptême, sa culture, sa formation de Constantinople et a ainsi fait son entrée dans le monde civilisé sous l’influence de l’Empire byzantin. C’est pourquoi, le Professeur ARRIGNON estime que celui qui ne connait pas Byzance aura beaucoup de peine à comprendre la Russie. La couverture de l’ouvrage n’a d’ailleurs pas été choisie par hasard. Il s’agit du tableau panoramique d’Ylia GLAZOUNOF qui rappelle l’héritage byzantin avec notamment l’aigle bicéphale que les tsars russes ont adopté pour se définir comme successeurs de l’Empire byzantin après la chute de Constantinople.

« Peut-on couvrir l’histoire d’un pays aussi vaste que la Russie en seulement 500 pages ? » cette question a souvent été posée au Professeur ARRIGNON. Il s’agit d’un ouvrage savant, rédigé par un universitaire, mais il fallait le rendre accessible au plus grand nombre. Cela impliquait de livrer une vision globale appuyée et complétée par de nombreuses notes infrapaginales ainsi que par une bibliographie en plusieurs langues afin que les lecteurs puissent véritablement aller plus loin s’ils le souhaitent. La particularité de cet ouvrage réside dans la richesse de ses sources. Très souvent, les universitaires occidentaux décrivent la Russie en utilisant uniquement les sources anglo-saxonnes. Le Professeur ARRIGNON décrit la Russie en tenant compte des approches russes. Il a voulu mettre en avant l’opinion que se faisaient les Russes de leur propre histoire.

Une autre question lui était aussi régulièrement posée : pourquoi l’ouvrage n’évoque-t-il pas la période actuelle sous la présidence de Vladimir POUTINE ? Le Professeur ARRIGNON expliquait ce choix par le fait que le président était encore au pouvoir. Il distinguait deux temps : l’histoire et l’actualité. En tant qu’historien, il disait toujours qu’il fallait laisser le temps au temps, qu’il n’avait pas encore suffisamment de recul pour juger cette période. A la demande de son éditeur, il évoque toute de même brièvement le mandat actuel de Vladimir POUTINE, en analysant encore une fois les faits successifs.

Beaucoup de Russes, nous ont posé la question si ce livre sera traduit et édité en Russie. Je l’espère en tout cas. Quand mon époux nous a quitté, nous avons reçu des témoignages du monde entier et bien sûr de la Russie. Une journaliste russe nous a d’ailleurs adressé ce témoignage très touchant : « nous avons perdu un Européen qui n’aimait pas seulement la Russie mais qui la comprenait mieux que quiconque et la connaissait parfois mieux que la plupart des Russes ». Je pense que c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un historien qui a consacré 50 ans de sa carrière universitaire et de sa vie à étudier ce vaste pays mais surtout qui s’est battu pour faire comprendre la Russie aux Occidentaux et qui, par ses nombreuses interventions et publications, a tenté de rapprocher nos deux pays, la France et la Russie.

Lors de sa dernière interview, le Professeur ARRIGNON expliquait :

« Je pense que la Russie et la France ont un rôle majeur à jouer dans le monde, si elles acceptent enfin de travailler de concert. Je ne dis pas que ce soit facile ! Ce rapprochement doit se faire dans le cadre de l’Union Européenne. C’est une Europe restructurée vers un idéal de paix et de justice qui fera avancer la démocratie partout dans le monde. La démocratie n’avance jamais à coup d’assaut et de missiles. »

En vous relisant cette citation, j’espère que ce livre sera lu par nos politiques et qu’il aidera au rapprochement de nos 2 pays.

Son livre se termine d’ailleurs par cette phrase pleine d’espoir : « L’Europe porteuse de la multipolarité, devrait se rapprocher de la Russie pour ouvrir entre les 2 géants une troisième voie plus démocratique, humanitaire, sociale et écologique. Ce sera un prochain chapitre ».


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