L’acquisition du Français dans un contexte de langue vernaculaire dominante, qu’en attendre ?

Le discours prononcé le 19 septembre 2018 à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer. 

Monsieur le Président, Chers Collègues et amis,

Dans le temps qui m’est imparti je voudrais simplement, poser quelque définitions, souligner la spécificité de la langue française, notamment sa syntaxe et proposer quelques pistes de réflexion.

Quelques définitions

Bien qu’en France, la langue maternelle ne soit pas recensée, à la différence du Canada qui définit  la langue maternelle comme « la langue apprise à la maison dans l’enfance ». Ainsi, la langue maternelle est la langue, plus précisément les phonèmes et les intonations, que l’enfant enregistre dès sa naissance et qu’il ne peut reproduire. Les gynécologues ont noté que les premiers mots que la mère adresse à son enfant quelques minutes après sa naissance, sont la plupart du temps prononcés dans la langue maternelle. A l’autre bout de la chaîne de la vie, les gériatres ont fait la même constatation, les derniers mots avant de quitter ce monde sont souvent prononcés dans la langue maternelle. L’expression langue maternelle apparaît pour la première fois au XIe-XIIe s. dans les sermons des moines de l’Abbaye de Gorze qui se plaignent des pressions qu’ils subissent de la part des moines clunisiens de langue romane, pour justifier leur sermon en francique. Leur argument est que « le francique était parlé par les femmes » ; cet argument est intéressant dans la mesure où il souligne que la langue maternelle vous insère dans une ethnie ou un groupe ethnique soit une population humaine qui considère avoir en commun une ascendance, une histoire, une culture, une langue, un mode de vie ; bien souvent tous ces éléments à la fois. L’appartenance à une ethnie ou ethnicité est liée à un patrimoine commun. La langue maternelle est aussi vernaculaire.

La langue vernaculaire[1] est la langue communément parlée au sein d’une communauté. Le mot vernaculum signifie en effet tout ce qui est tissé, élevé, cultivé à la maison par opposition à ce que l’on se procure par échange. C’est Varron qui utilise ce vocable dans un contexte linguistique. Pour lui, le parler vernaculaire est constitué des mots et structures cultivés sur la propre terre du locuteur, par opposition à ce qui est cultivé ailleurs et transporté ensuite. Et puisque l’autorité de Varron était largement reconnue, sa définition est restée. Il était le bibliothécaire tant de César que d’Auguste et le premier Romain à tenter une étude minutieuse et critique de la langue latine. Sa Lingua Latina a été un ouvrage de référence de base pendant des siècles. Au début du IXe s. les fidèles des Gaules ne comprenaient plus le latin des clercs. Aussi, lors du concile de Tours en 813 les évêques demandent aux clercs de faire leur sermon de manière à ce que les fidèles puissent les comprendre. Les évêques réunis par Charlemagne décident alors que les homélies devaient être prononcées, non plus en latin, mais en « langue rustique romane » ou en « langue tudesque ». En 842, les Serments de Strasbourg furent rédigés en deux versions : l’une en roman (proto-français) l’autre en tudesque (francique germanique).

La langue vernaculaire est donc une langue communément parlée au sein d’une communauté ; elle est différente de la langue véhiculaire qui est une langue ou un dialecte servant systématiquement de moyen de communication entre des populations de langues ou dialectes maternels différents, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’une langue tierce, différente des deux langues natives. Elle se distingue de la langue vernaculaire, communément utilisée au sein d’une population, sachant qu’une langue peut être à la fois véhiculaire et vernaculaire.

Ainsi, pour exemple, les langues africaines sont classées en 5 groupes : les langues afro-asiatiques comme le berbère, les langues nilo-sahariennes comme le masaï et le Songhaï, les langues nigéro-congolaises, comme le swahili et le zoulou, les langues Khoïssan comme le Bochiman et le khoïkhoï, les langues austronésiennes parlées à Madagascar, Mayotte et la Réunion. La grande variété dialectale de ces langues a conduit les autorités locales à prendre comme langue officielle, la langue de leur colonisateur. Dans le cas africain, on rencontre assez facilement, l’usage de trois niveaux linguistiques : la langue maternelle, la langue vernaculaire et la langue officielle ; chaque niveau est porteur d’identité. La langue maternelle insère l’enfant dans un premier cercle, celui de la famille, du clan, de la tribu, la langue vernaculaire l’insère dans une communauté plus vaste, celle d’un groupe linguistique homogène par sa langue véhiculaire, enfin la langue nationale l’insère dans un espace politique, économique et culturel. Dans les pays francophones, le choix de la langue française est à la fois national et culturel dans la mesure où il insère le locuteur dans un réseau infiniment plus vaste, celui de la francophonie.

Quelle spécificité présente la langue française.

Une des particularités de la langue française est liée à sa syntaxe. Comme vous le savez, la syntaxe est cette branche de la linguistique qui étudie la façon dont les mots se combinent pour former des phrases ou des énoncés dans une langue. Il faut noter que le terme syntaxe est utilisé en informatique avec une définition similaire à savoir : le respect ou le non-respect de la grammaire formelle d’un langage, c’est-à-dire des règles d’agencement des lexèmes en des termes plus complexes, souvent des programmes.

Le Français a un ordre des mots qui lui confère une logique fondamentale : Sujet-Verbe-Objet qui trouve sa pleine expression dans la théorie de la grammaire générative et transformationnelle de Noam Chomsky.  N. Chomsky[2] qui s’intéresse au concept de langage universel a bien noté que ce concept apparaît pour la première fois dans la Grammaire de Port-Royal éditée en 1666.

Naum Chomsky propose une organisation du langage en deux niveaux : la structure de surface : l’énoncé et la structure profonde, le sens. Selon sa théorie générative, chaque locuteur partage une connaissance tacite de certains universaux linguistiques qui lui permettent d’  apprendre sa langue maternelle ; or l’apprentissage d’une langue étrangère ajoute à ses universaux, les variables. C’est sur les variables que l’apprentissage du Français est particulier.

Pourquoi dans ces conditions apprendre le Français.

Certes les raisons culturelles, artistiques, juridiques et historiques sont connues et rappelées depuis longtemps, mais il est une autre raison, plus rarement évoquée : la connaissance du Français  développe chez le locuteur une prédisposition à concevoir la logique car la grammaire de Port Royal de 1666 a calqué l’étude de la syntaxe sur celle de la logique ; les catégories syntaxiques étaient identifiées à celle de la logique et chaque phrase était analysée en termes Sujet-Verbe-Objet.

Or le monde actuel est largement commandé par l’Internet et le sera encore plus avec le développement de l’Intelligence Artificielle[3] qui choisit déjà les informations que nous consommons via Twitter, Facebook, et Google. La vague des technologies NBIC offre des perspectives de développement extraordinaire. C’est pour cela que dans le domaine des nouvelles technologies, s’illustrent les jeunes chercheurs français tant recherchés par les grands groupes américains et asiatiques : GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et asiatiques BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) malheureusement ignorés en France même ; ces grands groupes qui doivent gérer les milliards d’information journalières déposées sur le web et qui constituent la matière première de l’intelligence artificielle, ont vite compris que les locuteurs de la langue française avait une réelle aptitude spécifique pour créer les grandes applications informatiques désormais issues de l’Intelligence artificielle. De la même façon,  La langue française est probablement celle qui prépare le mieux l’ouverture vers les neuro-sciences, la robotique etc.

C’est pourquoi, choisir d’apprendre le français aujourd’hui, c’est construire le monde du XXIe s. celui de la maitrise de l’intelligence Artificielle. Choisir le Français, c’est dépasser la simple connaissance d’une langue véhiculaire pour maîtriser la complexité technologique et nous permettre de lier entre elles les Intelligences biologiques et artificielles. Choisir le Français enfin, c’est aussi, garder le contact avec l’Humanisme pour transmettre l’héritage des siècles passés dont chaque génération est dépositaire, dans un monde qui se développe surtout par les technologies.

 

J.-P. Arrignon

Président de La Renaissance française

Nord-Pas-de-Calais

[1] Ivan Illich, Travail Fantôme, Marion Boyard, 1981).   lanredec.free.fr/polis/vernacular _tr.html- Valeurs Vernaculaires par Ivan Illich.

[2]Jean-Elie Boltanski, La révolution chomskyenne et le langage, L’Harmattan, 2002.

 

[3] Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, Intelligence artificielle versus Intelligence humaine, Paris,2017, JC Lattès, 339 p.


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