DISCOURS DE RÉCEPTION DE CAROLINE BOIVIN

À L’ACADÉMIE DES SCIENCES, LETTRES et ARTS D’ARRAS, élue au fauteuil  de Jean-Pierre Arrignon

Le 24 novembre 2025, Préfecture du Pas de Calais, Arras

Monsieur le Préfet, Monsieur le Maire,

Mesdames et Messieurs les Académiciens,

Mesdames et Messieurs,

Mes amis, chère famille,

C’est un grand honneur d’être accueillie au sein de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Arras. À moi, à partir de maintenant, de se faire succéder des jours, des années, des décennies, qui donneront à cette admission tout son sens. J’espère que je saurai me montrer digne de la confiance que vous m’avez accordée en me proposant d’occuper un fauteuil de l’Académie.

Car il suffit de parcourir, même rapidement, la liste des personnalités qui ont occupé ce premier fauteuil pour se sentir intimidée. Du premier président de cette académie fondée en 1737, Victor-Hyacinthe d’Artus, qui était également ingénieur du Roi et directeur entre autres des fortifications de la ville d’Arras, jusqu’à mon prédécesseur direct Jean-Pierre Arrignon, historien spécialiste du Moyen-Âge et de la Russie, ce fauteuil regorge de personnages qui se sont illustrés dans des domaines aussi divers que l’ingénierie, l’art militaire, la poésie, le professorat ou la médecine, pour n’en citer que quelques-uns. Mais comme il est d’usage de rendre un hommage particulier à son prédécesseur direct, c’est sur l’historien Jean-Pierre Arrignon que je vais m’attarder.

Je n’ai pas eu le privilège de connaître Jean-Pierre Arrignon de son vivant ; je l’ai découvert lorsqu’il m’a fallu travailler sur ce discours. Je l’ai découvert en lisant des articles, je l’ai découvert en lisant son dernier ouvrage et je l’ai découvert aussi à travers les yeux de son épouse, Zoya Arrignon, qui m’a reçue le temps d’un thé dans le salon de leur maison à Arras.

Jean-Pierre Arrignon est né à Nantes en 1943. Après des études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et l’obtention de l’agrégation d’histoire, il débute comme assistant à l’université de Poitiers. En parallèle de l’enseignement qu’il dispense, Jean-Pierre Arrignon se spécialise en histoire médiévale et choisit la Russie médiévale comme domaine de recherche. En 1986 devant l’université de Paris 1 Sorbonne, il soutient sa thèse de doctorat d’État intitulée La chaire métropolitaine de Kiev des origines à 1240, au sein de laquelle il développe le thème de l’importance des influences byzantines dans la genèse de la Russie.

Devenu professeur, il continue sa carrière universitaire à l’université de Poitiers et exerce la fonction de doyen de la faculté des sciences humaines de 1994 à 1998, l’année où il prend le poste de directeur du département d’histoire de l’université du Littoral. Il y reste deux ans avant de rejoindre l’université d’Artois où il enseigne jusqu’à sa retraite, en 2009. Mais cette retraite n’est finalement qu’administrative, car il reste très actif : professeur honoraire des universités, il intervient notamment régulièrement jusqu’en 2013 au Centre d’Études byzantines, néo-helléniques et sud-européennes de l’EHESS, l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Outre ce brillant parcours, Jean-Pierre Arrignon laisse une oeuvre considérable qui se partage entre livres, individuels ou collectifs, et articles. Son dernier ouvrage, Une histoire de la Russie, publié en 2020, et écrit alors qu’il faisait face à la maladie, est la synthèse des travaux d’une vie, une vaste fresque qui nous fait voyager depuis les temps reculés de la gestation de ce pays au territoire immense jusqu’aux dernières années de l’URSS.

Bien sûr, je pourrais également évoquer toutes les distinctions reçues (Chevalier puis Officier dans l’Ordre des Palmes académiques, Chevalier dans l’Ordre national du mérite, docteur Honoris causa décerné par l’université de Iaroslav) ; je pourrais aussi évoquer son important engagement citoyen. En effet, à partir de 1987, il est auditeur au sein de l’IHEDN, l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, puis membre actif et conférencier sur des sujets de géopolitique. Il a également été président de la délégation Nord-Pas-de-Calais de la Renaissance Française, fondation créée par Raymond Poincaré en 1915 et ayant pour but aujourd’hui d’agir pour la paix par la diffusion du savoir, de la culture et des valeurs francophones dans un esprit d’échanges et de partage avec toutes les autres cultures.

Je pourrais évoquer finalement toutes les autres multiples fonctions qu’il a pu occuper au cours de sa vie : président du Centre de Culture européenne de Saint Jean d’Angely de 1995 à 2000, expert du Gouvernement polonais pour l’UNESCO en 1994, membre du conseil d’administration de la Fondation pour la prospective et l’innovation de 1992 à 1995.

Je pourrais le faire, mais je vais aujourd’hui plutôt partager avec vous ce qui m’a le plus marquée pendant ces heures passées à essayer de découvrir qui était Jean-Pierre Arrignon.

Je ne suis pas historienne. Je n’aurai donc pas la présomption de commenter l’oeuvre de Jean-Pierre Arrignon en spécialiste. Permettez-moi simplement de vous partager ce que j’ai ressenti d’abord en lisant son dernier ouvrage, puis en rencontrant son épouse.

J’ai d’abord été frappée par sa volonté farouche de comprendre la Russie en tenant compte de toutes ses dimensions : politiques, économiques, militaires, artistiques, architecturales. Et surtout, j’ai été impressionnée par son travail sur les sources, rendu possible par la maîtrise de multiples langues anciennes (latin, grec ancien, slavon, vieux russe) et de langues slaves contemporaines (bulgare, russe, serbo-croate, ukrainien). Cette immersion totale n’était pas seulement un outil scientifique : c’était une manière d’entrer dans la chair d’un peuple et la logique d’une civilisation.

Mais c’est un moment partagé avec Zoya Arrignon qui, je dois l’avouer, a eu sur moi l’effet d’un basculement. Alors que nous parlions de son mari, elle a dit : « Je n’avais pas d’intérêt particulier pour mon propre pays. Mais c’est grâce à mon époux, à cette passion qui l’animait, que finalement mes yeux se sont tournés vers mon pays, que j’ai appris à le connaître, et à l’aimer. »

Cette phrase, prononcée avec une immense tendresse, m’a bouleversée. Jusque-là, j’étais plongée dans mes notes, mes dates, mes fiches. À cet instant précis, Jean-Pierre Arrignon m’est apparu autrement : non plus seulement comme un universitaire, mais comme un homme capable de transmettre le goût d’un pays à celle qui en était originaire. C’est aussi à partir de cette phrase que, soudain, brisant le caractère très académique du travail à fournir pour écrire ce discours, j’ai vu apparaître un miroir et une invitation à en examiner le reflet.

Cela m’a détourné de l’idée de faire aujourd’hui un exposé scientifique ; je me suis laissée happée par la curiosité. J’ai répondu positivement à cette invitation à plonger mon regard vers mes racines. Cet élan m’a dirigée vers des archives et des travaux d’historiens ; et parce que cette histoire familiale s’inscrit dans une histoire collective qui a profondément marqué notre région, je me permets de restituer modestement ici quelques éléments touchant à l’immigration polonaise ayant eu lieu entre les deux guerres et de laquelle ma famille provient.

D’abord j’évoquerai l’origine de cette vague migratoire, puis les conditions dans lesquels les immigrés furent acheminés jusqu’à leur point de chute, et enfin, après un rappel de quelques chiffres, je cheminerai rapidement vers « la fin de l’histoire ».

Tout commence le 3 septembre 1919. La Pologne et la France signent à Varsovie une convention d’accueil. La France, meurtrie par quatre années de guerre a besoin de bras pour se reconstruire. La Pologne, de son côté, est redevenue indépendante (après avoir été rayée de la carte pendant 123 ans) mais rencontre de graves difficultés économiques. Le besoin de main d’oeuvre en France est tel que l’État français décide d’organiser lui-même l’accueil de travailleurs étrangers.

Des bureaux de recrutement ouvrent en Pologne, dans les villes de Mysłowice (en Poméranie Occidentale) ou encore à Wejherowo (plus au nord, non loin des rives de la mer Baltique). La propagande atteint les lieux les plus reculés de Pologne. Et des jeunes gens sans espoir de travail au village, voire des chômeurs urbains, saisissent l’occasion d’aller s’employer en France. Des trains entiers sont affrétés pour assurer le transport des nouvelles recrues jusqu’en France. J’apprends alors qu’il existe une sorte de Ellis Island en France pour les Polonais : il s’agit de la ville de Toul, en Lorraine, où les trains venus de Pologne débarquent les migrants qui y subissent d’abord une batterie d’opérations d’hygiène (désinfection des 4

vêtements, toilette corporelle, épouillage, contrôle des vaccinations), avant que ne soient remplis les documents administratifs qui précisent dans quel coin de France ils vont être envoyés. À partir de là, des convoyeurs les prennent en charge et les acheminent par le train sur leur lieu d’emploi. Entre leur arrivée et leur départ de Toul, il se passe quelques jours. Les conditions de séjour à Toul ne sont pas idéales : malgré la bonne surprise des repas chauds qui y sont servis, des rapports dénoncent la saleté dans les dortoirs, le manque d’intimité des couples, des femmes qui accouchent dans la salle commune au vu de tous. Néanmoins, pour ces Polonais qui fuient la misère et qui ne parlent pas un seul mot de français, c’est le début d’une nouvelle vie. Ils iront travailler dans les mines de charbon du Nord-Pas-de-Calais bien sûr, mais aussi dans des fermes des Pays de la Loire, dans les mines de fer du Calvados ou dans le bassin potassique de Haute-Alsace.

Dans la documentation que j’ai consultée, j’ai aussi découvert des chiffres dont je n’avais jamais réellement mesuré l’ampleur. À Sallaumines par exemple, la commune, vidée par la guerre (1800 habitants en 1919 contre 8000 en 1913), se repeuple en majorité de Polonais : en 1931, sur 14 750 habitants, ils sont 6 800 Polonais pour 6 380 Français auxquels il faut ajouter 1 570 étrangers d’autres nationalités. À Fouquières-lès-Lens, près de la fosse 9, le pourcentage de Polonais grimpe même à 70 %.

Le flux migratoire amorcé par la convention franco-polonaise de 1919 a duré une décennie. En 1921, on comptait en France environ 45 000 Polonais. Dix ans plus tard, ils étaient 507 000.

Rappelons qu’au départ ces immigrés constituent une population persuadée qu’elle ne restera pas, recréant ce qui a été appelé des « petites Polognes ». Ce sentiment est renforcé aux débuts des années trente quand la crise économique provoque des renvois forcés. Finalement, c’est au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, que l’idée de rester définitivement commence à s’installer. En effet, alors que certains décident de rejoindre la Pologne qui renaît une nouvelle fois de ses cendres, la majorité de cette population, rassemblée en associations catholiques, se positionne en opposition au gouvernement de Varsovie et reste en résistance symbolique au moins jusqu’en 1989. Ainsi, à partir de 1945, avec la conviction qu’ils sont là pour rester, ils se résolvent à vivre en France et à profiter de tous les avantages que la République française apporte à ses citoyens : la scolarité et la possibilité de carrière grâce à l’éducation.

Mon histoire familiale s’inscrit dans cette histoire collective : mon arrière-grand-père (qui a cheminé de Toul à Sallaumines en 1930) était mineur, mon grand-père était mineur, mon père est ingénieur. Une trajectoire rendue possible par cette République française que beaucoup ont fini par adopter.

Cette image d’une École capable d’émanciper les individus m’est chère. C’est la raison principale pour laquelle j’exerce le métier de professeur aujourd’hui ; peut-être peut-on y déceler une manière inconsciente de « renvoyer l’ascenseur ». Je suis animée par le sentiment que cette profession me permet, modestement, à mon 5

échelle, à l’échelle d’une classe, de contribuer à une société meilleure. Cette démarche, je l’ai prolongée en-dehors des murs de l’École en décidant il y a trois ans d’intégrer les Groupes Scientifiques d’Arras, afin de prendre une part plus active à la diffusion de la culture scientifique au sein de la Cité. Et c’est dans ce même esprit que je souhaite m’impliquer pleinement dans les activités de l’Académie.

Je conclurai en rappelant l’inestimable héritage que Jean-Pierre Arrignon laisse dans l’historiographie de le Russie médiévale, ouvrage titanesque créé par une immersion totale dans ce domaine de recherche, traduisant une inextinguible soif d’apprendre et de comprendre. C’est en empruntant ce chemin-là d’apprentissage toujours renouvelé et de curiosité toujours vive qu’humblement je suivrai ses pas. Car il faut avouer que la scientifique (que je suis principalement) ressent une joie enfantine de voir se dresser les mots « lettres » et « arts » à côté du mot « sciences » dans l’intitulé de la vénérable institution qui l’accueille aujourd’hui.

Je tiens donc à exprimer ma gratitude à Patrick Wintrebert sans qui je ne serai pas là aujourd’hui et auquel de précieux liens spirituels m’attachent. Florent, merci à toi également pour ta confiance et pour le soutien que tu me témoignes dans ma volonté de prendre part à la vie de la Cité. Merci également à Zoya Arrignon pour la confiance qu’elle m’a témoignée. Merci à vous, académiciennes et académiciens de m’accueillir. Merci à ma famille d’être à mes côtés. Merci à tous de m’avoir écoutée.


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