« Je t’aime, moi non plus » dans Limes : Rivista Italiana di Geopolitica, n° 3, 2009 Eurussia : Il nostro Futuro?

  • Par Jean-Pierre Arrignon
  • 31 mars 2014
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Les Français et la Russie

« Je t’aime, moi non plus ! »

 

 

Les relations entre les Français et la Russie s’inscrivent dans une longue tradition issue de l’Histoire et marquée par des phases de rupture et de rapprochement chaleureux.

La Russie en effet a d’abord fasciné les Français qui, depuis la victoire de Pierre le Grand sur les Suédois à Poltava, le 27 juin/8juillet 1709, ont vu dans les Russes des alliés naturels contre l’ennemi d’alors : l’empire des Habsbourg. Ce rapprochement a pris très vite une dimension culturelle forte sous l’impulsion de Voltaire qui voyait dans Catherine II la Sémiramis du Nord et Diderot qui séjourna à Saint-Pétersbourg d’octobre 1773 à mars 1774 et voyait dans la grande capitale du Nord « un asile de toutes les nations », une nouvelle Athènes dont le rôle était de diffuser les Lumières dans toute la  Russie[1]. La Russie accueillait alors nombre de talentueux artistes français parmi lesquels le sculpteur Falconet créateur du Cavalier d’Airain et l’architecte Vallin de la Mothe, responsable du classicisme pétersbourgeois. Cet enthousiasme pour la Russie et sa nouvelle capitale du nord fut brisé par la Révolution française : après l’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793, Catherine II écrit « Même le nom de « France » devrait être exterminé ! L’égalité est un monstre »[2]. L’attaque de la Russie par Napoléon, en 1812, l’incendie de Moscou suivi par la désastreuse retraite de Russie et le défilé des troupes russes sous l’Arc de Triomphe à Paris, en 1815, ont fait de la Russie une puissance européenne consacrée par le Traité de Vienne (1815). Les Français s‘intéressent toujours à la Russie, si bien décrite en 1849 par le marquis de Custines : « C’est en Russie qu’il faut venir pour voir le résultat de cette terrible combinaison de l’esprit et de la science de l’Europe avec le génie de l’Asie »[3]. Tout au long du XIXe et du début du XXe s. la France est la terre d’accueil de la plupart des romanciers et musiciens russes comme l’Italie accueille les peintres. L’intelligentsia russe est profondément européanisée. En dépit de la guerre de Crimée (1854-1856), la France souscrit à l’emprunt russe avec enthousiasme et la Russie et la France s’allient devant la montée des puissances centrales ; en 1914, la Russie est aux côtés de la France. Avec la révolution bolchevique de 1917, la France participe à la mise en place du « cordon sanitaire » et à l’isolement de l’URSS., tout en manifestant un grand intérêt pour l’expérience politique de ce pays, ce dont témoignent les récits de voyage d’André Gide et d’Edouard Herriot[4]. La montée du nazisme et la seconde guerre mondiale vont rapprocher l’URSS des puissances occidentales après 1941. La France gaulliste est particulièrement appréciée à Moscou et la présence de l’escadrille Normandie-Niémen souligne l’amitié des deux peuples qui va s’organiser dans l’association France-URSS. Jusqu’en 1991, son activité a été essentielle pour multiplier les contacts culturels et faire découvrir l’URSS aux touristes français qui furent alors plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui ! 

Avec la fin de l’URSS., en 1991, et l’apparition de la Fédération de Russie, M. S. Gorbatchev et B. Eltsine jouissent en France d’une extraordinaire « côte d’amour » en dépit des catastrophes internes que furent leurs gouvernements qualifiés aujourd’hui « d’âge d’or de la maffia » ! La France accueille largement les oligarques russes qui s’installent massivement sur la côte d’azur, mais aussi les étudiants qui affluent dans le cadre des accords universitaires liant les universités de la Sorbonne et Lomonossov. La Russie attire ; elle est en marche vers la démocratie ; elle a besoin de l’Europe. Pourtant, la crise qui l’affecte à l’interne notamment la guerre de Tchétchénie, pousse à s’interroger sur cette Russie dont on voit surtout les effets négatifs : prostitution et mafia.

Avec l’arrivée au pouvoir du Président Vladimir Poutine et la fermeté dont il fait preuve dans une volonté affichée de redonner à la Russie la place mondiale qu’elle occupait jadis, les médias français, sous la pression de Bernard Henry Lévy et d’André Glucksmann, vont distiller en permanence une vision négative de la Russie. Le bon vieux réflexe, issu de la Guerre froide, trouve alors une nouvelle vigueur ! Le Bien est à l’Ouest ; le mal est à l’Est. Les Français retrouvent leurs marques. Le Président russe est systématiquement qualifié de kgébiste ! Tout ce qu’il fait est négatif aussi bien la guerre de Tchétchénie que la lutte contre les oligarques et même le développement économique. A chaque fois que les médias évoquent la Russie, c’est pour en souligner les actions négatives. Cette attitude, érigée en fonds de commerce par Le Figaro, Le Monde ou Libération, éloigne les Français de la Russie et rend la France incompréhensible pour les Russes. Ces derniers n’arrivent pas à comprendre pourquoi les Français, avec lesquels ils partagent tant d’Histoire et de culture, continuent à les traiter comme des parias, refusent d’accepter leurs responsables politiques, ignorent leur marche, même lente et chaotique vers la démocratie !

Comme on le voit, la Russie est toujours un sujet d’appréhension en France. Pour les uns, la tentation du communisme est latente ; pour les autres, la puissance énergétique de la Russie est une menace.

Les causes d’une telle attitude sont multiples. D’une part, les Français, nombreux à s’être engagés dans un soutien solide à l’URSS., se sont sentis abandonnés par les Soviétiques quand Nikita Khrouchtchev a entamé la déstalinisation lors du XXe congrès du Parti communiste. Pour nombre de communistes français ce fut un drame ; il n’est pas sans intérêt de noter que la France est une des rares démocraties occidentales dans laquelle le Parti communiste n’a pas changé de nom. Pour les Communistes d’aujourd’hui, la Russie soviétique est devenue un contre-modèle du socialisme ! Aussi, bien souvent, les anciens thuriféraires de l’URSS. se présentent-ils souvent comme les plus vifs détracteurs de la Russie contemporaine. D’autre part, les anciens maoïstes, comme A. Glucksmann, se font les chantres de la transformation positive de la Chine. Ainsi, dans un récent numéro du Figaro, A. Gluksmann compare les transformations comparées de la Russie et de la Chine ; il en arrive à souhaiter que la crise actuelle soit un bienfait pour la Russie, si elle conduit à l’effondrement du gouvernement russe ! Enfin, dans une vision binaire, la Russie infernale n’est que le contre-point d’une Chine paradisiaque !

Un autre élément joue en faveur de la désaffection des Français envers la Russie : la méconnaissance de l’histoire de ce pays. Dès lors, tous les poncifs et les lieux communs sont érigés en vérités révélées. Le sigle KGB à lui seul suffit à disqualifier tous ceux auquel on l’attribue. Très peu de Français savent que sous ce sigle  se trouvaient d’abord une école de formation des hauts fonctionnaires de l’URSS., puis, il est vrai, une section de formation des services de renseignement. Tous les dirigeants de l’ancienne URSS., et, à fortiori, les hauts fonctionnaires, étaient issus de cette école ! Et que dire de Gary Kasparov qui aujourd’hui se veut un pur démocrate sans la moindre compromission avec les services ! Si tel avait été le cas, jamais il n’aurait représenté l’URSS au championnat du monde d’échecs !

Enfin, un autre facteur a suscité la méfiance des Français : le retour de l’orthodoxie. En effet, la France est un pays dans lequel la laïcité est une des composantes majeures de la société. Le retour de l’orthodoxie en Russie a souvent été perçu comme un recul. Le retour du religieux étant perçu comme un recul de la raison. Très peu de Français connaissent l’Histoire de l’Orthodoxie russe et de son rôle lors des périodes difficiles, très peu comprenne le pouvoir identitaire de l’Orthodoxie !

Tous ces éléments constituent le terreau sur lequel la plupart des médias construisent leurs informations[5] !

Certes, la chaîne culturelle de télévision, Arte, offre à ses téléspectateurs des émissions sur la Russie, son histoire, sa culture. Il est hélas regrettable que le plus souvent, ces émissions soient confiés à des réalisateurs, anglo-saxons, allemands ou polonais, accréditant ainsi l’idée que les Russes ne sont pas capables de prendre en mains leur destin et leur histoire. Lors des débats qui parfois concluent ses émissions, les Russes sont marginalisés et le plus souvent, la parole n’est donnée qu’aux opposants !

C’est ainsi que peu à peu s’instaure ce que nous Français, appelons la « pensée unique » ; y déroger, conduit immédiatement à la marginalisation. Néanmoins, aujourd’hui, de plus en plus de Français se posent des questions sur les informations que les médias diffusent sur la Russie et le web apparaît comme un nouveau moyen d’informations. Une publication nouvelle a décidé d’offrir une autre information neuve sur la Russie[6], en donnant la parole, d’abord aux Russes, ensuite à ceux que les grands médias ostracisent systématiquement. Une autre information se diffuse peu à peu et la Russie devient un des thèmes les plus demandés d’innombrables associations. Leurs adhérents, hommes et femmes, sont demandeurs d’une autre information. Trois domaines sont particulièrement recherchés : en premier lieu, la géopolitique de la Russie ; ensuite une analyse plus objective de la situation économique et sociale de ce pays ; enfin, une ouverture culturelle et religieuse.

La géopolitique jouit d’un attrait considérable. Les Français ignorent que la Russie fait partie de l’Organisation de Shangaï. Cela peu paraître surprenant, pourtant les grand politologues médiatiques ont décrété une fois pour toute que cette organisation n’était qu’un assemblage hétérogène d’Etats sans cohésion donc sans intérêt. Le déficit, ou plus exactement, l’absence d’information pousse les adhérents des clubs à s’informer auprès de conférenciers, mieux informés, du rapprochement de la Russie et de la Chine ; ils comprennent mieux le sens du vers du grand poète Alexandre Blok : nous sommes des eurasiatiques ! Ils s’intéressent à la position de la Russie face à l’OTAN et à l’Iran. La géopolitique est un vrai secteur d’appel ; il a fait prendre conscience de la désinformation dont les Français se sentent victimes et qui se traduit par la chute régulière des ventes de la presse dite d’information.

Les Français sont aussi conscients de la profonde transformation économique et sociale qui affecte la Russie ; ils souhaitent comprendre comment se transforme ce grand pays ; ils sont étonnés d’apprendre que la grande réforme de recrutement des hauts fonctionnaires lancée par D. Medvedev, dite « réforme des Milles » n’a pas fait l’objet de la moindre information dans leurs médias ; ils sont intéressés de connaître les vraies raisons des menaces pesant sur l’approvisionnement gazier. Il y a là une vraie demande. Ils ne se contentent plus d’une présentation binaire : les méchants russes et les bons ukrainiens ! Ils découvrent de plus en plus la croissance d’une classe moyenne dans ce pays et sont attentifs à la façon dont le gouvernement russe gère la crise ! Il y a une vraie demande d’informations !

Enfin l’élection du nouveau patriarche, Kiril Ier a attiré le regard sur l’église. Les commentaires se sont précipités pour souligner tout ce qui pouvait l’opposer au pouvoir, ignorant que l’église russe est fille de l’église byzantine et que la paix de la société repose sur la capacité de l’église et de l’état de parler d’une seule voix, c’est le principe de symphonie !

 

 

 Ainsi, peu à peu, l’opinion publique française évolue ; on constate un vrai renouveau d’intérêt pour la Russie. Les Français restent encore très attirés par les croisières sur la Volga et la découverte de « l’anneau d’or », mais il faudra encore beaucoup de temps pour sortir de ce dilemme dans lequel nous nous sommes trop longtemps laissés enfermer  : Russie je t’aime moi non plus !

 

Jean-Pierre ARRIGNON

Professeur des Universités

Université d’Artois

Chargé de Conférences à l’EHESS. Paris



[1] Lorraine de Meaux, s.d., Saint-Pétersbourg ,Histoire  promenades, anthologie et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2003, p. 36 [Col. Bouquins]

[2] J.P. Arrignon, La Russie, Paris, PUF., 2008, p. 250.

[3] Id, p. 287.

[4] Id., p. 365-366

[5] Un récent n° du Figaro a consacré une page entière à la contestation exprimée par une quinzaine de personnes à Toutaev, petite ville de la Haute Volga non loin de Jaroslavl’. S’il était parfaitement légitime de donner la parole à ces personnes, il est néanmoins curieux de constater que l’auteur de l’article ignorait que la ville de Toutaev avait changé de nom depuis deux ans et s’appelle aujourd’hui Romano-Borisoglebsk !!!

[6] Centre de langue et de culture russe : http://www.clcr.ru


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