Interview du Général Philippe Morillon à Saint Briac sur Mer, le 20 juillet 2015

  • Par Jean-Pierre Arrignon
  • 22 janvier 2016
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Le Général Philippe Morillon a commandé la FORPRONU d’octobre 1992 à juillet 1993 ainsi que la Force d’action rapide de 1994 à 1996.

N.B. Cet interview fait partie du Mémoire de Master 2 « Droits des relations internationales et de l’Union européenne » de ma fille Xénia ARRIGNON : « La responsabilité des membres des opérations de maintien de la paix » (sous la direction de Madame Anne-Laure VAURS-CHAUMETTE, maître de conférences à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense »)/ soutenu en septembre 2015 avec une mention « Assez bien ».

Xénia Arrignon : Comment se crée une opération de maintien de la paix ?

Général Philippe Morillon :
En principe c’est toujours sur une décision du Conseil de sécurité des Nations Unies et c’est en fonction des besoins estimés.
Les premières OMP pour lesquelles l’assemblée des NU a décidé d’exercer son devoir d’ingérence ont été les Balkans. Dans les années 1991-1992, il y a eu une opération au Cambodge et une dans les Balkans. Avec quelque chose qui a été très discuté par les Serbes en particulier sur le point de vue du droit international : « qu’est ce que l’ONU venait faire ici, on ne lui avait rien demandé ».
Pour les Balkans, la mise en place de l’OMP a été décidée suite à un drame en Croatie : le massacre de Vukovar. Mais il y avait sur place une minorité serbe. Cette minorité, au moment ou la Croatie a demandé son indépendance, s’est révoltée. Et il a été commis dans l’hiver 1991, un massacre à Vukovar. A la suite de ce massacre, l’opinion publique s’est émue, particulièrement en Europe, et l’ on a envisagé de déployer des observateurs, mais ils n’étaient pas sous mandat des Nations Unies. L’Europe a envisagé une opération de soutien de ces observateurs. On a demandé à l’Europe d’envisager une protection pour ces observateurs. L’Europe n’a finalement pas voulu et a décidé de ne pas intervenir.
A la place, et parce que les choses ont continué de s’envenimer sérieusement, le Conseil de sécurité a adopté le plan « Cyrus Vance ». Il s’agissait d’un plan d’aide humanitaire, qui était destiné à éviter que des centaines de milliers de civils meurent de faim et de froid, en plus des victimes des combats de la guerre civile du moment.
La première mission de la FORPRONU a été de s’interposer entre les Serbes et les Croates, après un accord de cessez-le-feu, il fallait intervenir entre Belgrade et Zagreb. Et là, nous avons mis en place un contingent chargé d’assurer le maintien d’un cessez-le-feu fragile. Il fallait empêcher les provocations de part et d’autre. C’était une opération, à proprement parler, de maintien de la paix. Avec dans un premier temps, la mise en place de forces qui venaient du monde entier ; cela s’est effectué sans trop de difficultés et les troupes furent plutôt bien accueillies par les populations. Pour cette mission, il s’agit de surveiller la Serbie et la Croatie. Ces ont les années 1991- début 1992.

Là ou les choses ont tourné, c’est au moment ou en Bosnie, la guerre civile a éclaté entre Serbes, Croates et musulmans. C’est à ce moment là, que face à la mise en place de cette politique de purification ethnique, Mitterrand est arrivé à Sarajevo. Parallèlement, à Londres, s’est tenue une conférence pour la mise en place d’une force complémentaire avec mission d’assurer les passages d’aides humanitaires. Le mandat de cette force, que j’ai commandée à Sarajevo à partir du mois de juin 1992, était d’assurer le passage des convois humanitaires et d’empêcher que quiconque meurt de faim et de froid. Un mandat qui n’a pas été facile à tenir parce que toute intervention du maintien de la paix impose d’être particulièrement vigilant sur l’impartialité.
Nous ne pouvions être l’ami de personne sur le terrain ; nous avons été tout de suite perçus comme des adversaires. Les Bosniaques nous disaient : « vous nous assurez le vivre mais nous allons mourir ». Les Serbes étaient plus agressifs et ne comprenaient pas pourquoi l’ONU était présente sur le terrain.
Il s’agissait d’un mandat très limité, avec une restriction de l’emploi de la force seulement en cas de légitime défense, c’est-à-dire seulement lorsque nos propres soldats étaient en danger. Cela a été un frein considérable à toute initiative. Cette idée, je l’ai d’ailleurs refusée. S’il s’agit d’empêcher nos soldats de mourir, on a qu’à les laisser dans leurs garnisons. Qu’est ce que l’on va faire à Sarajevo, s’il s’agit de protéger nos propres soldats ?
Ce mandat nous condamnait à l’impuissance. C’était un prétexte, qui s’est d’ailleurs prolongé à Srebrenica, par la passivité. Or, à la guerre, la passivité est infamante. Moi j’avais établi un principe avec les colonels qui étaient sous mes ordres : on était là pour empêcher que le maximum d’innocents meurent de faim et de froid mais on avait aussi le devoir d’intervenir lorsque leurs propres vies étaient menacées. On l’a d’ailleurs fait à plusieurs reprises. Là on était à la limite du mandat. On m’a toujours dit que j’avais désobéi, ce qui n’était pas le cas, puisque j’avais prévenu New-York de ce que j’allais faire. Mais disons que j’ai pris à Srebrenica, en mars 1993, une initiative qui était carrément de s’opposer à l’offensive des Serbes. Et si j’ai réussi, c’est avec l’aide de Milosevic qui a contraint les Serbes de Bosnie à cesser leurs offensives à ce moment là. Cela a placé mes successeurs dans une situation très difficile. Le Conseil de sécurité a voté la mise en place de zones de protection à travers le territoire de la Bosnie, mais sans donner des moyens supplémentaires par rapport à ceux dont je disposais à l’époque ou cette mission nouvelle n’existait pas.

Au printemps 1993, se négociait à Genève un plan qui était une conférence pour la paix en Yougoslavie à laquelle participaient Cyrus Vance et Lord Owen ; ils avaient un mandat de New-York pour arrêter les hostilités en Bosnie. Au moment où les choses se sont produites à Srebrenica, au printemps 93, les participants de tous les cotés pensaient qu’une paix allait s’installer. On espérait qu’elle s’installerait dans les semaines à venir. Avant les accords, chacun essayait d’agrandir son territoire. On prévoyait même des patrouilles communes pour préserver cette paix future. Mais au moment ou Milosevic était prêt à signer ainsi que Karadzic (chef des Serbes de Bosnie) , Mladic a fait un véritable coup d’Etat au parlement des Serbes de Bosnie. Dans la nuit, le parlement a refusé le plan « Vance ». Les choses sont reparties..

On a alors commencé à admettre qu’il pouvait y avoir des cas où l’usage de la force serait autorisé mais aussi réclamé. C’est le drame de Srebrenica qui a provoqué cette prise de conscience. Les unités qui ont été déployées sur d’autres territoires, dans d’autres territoires, ont été autorisées à employer la force, ce qui donc donnait aux responsables sur le terrain, une responsabilité beaucoup plus forte.

Ce qui est intéressant, c’est la notion qui est venu de la possibilité de la mise en place de forces sous mandat des Nations Unies mais indépendantes de l’ONU : la naissance de la force européenne de l’IFOR. Ce qui est très intéressant d’étudier c’est l’engagement demandé à l’Europe pour les élections présidentielles en République démocratique du Congo de 2005. On a souhaité envoyer une troupe qui avait un mandat de l’ONU mais qui avait ses insignes européens, étaient commandées d’Europe et avait une capacité d’engagement et de réaction, semblable à celle dont nous disposions dans les opérations classiques. Il s’agissait d’une coexistence d’une force des Nations Unies commandée par un général sénégalais mais qui avait aussi à côté de lui un général français, commandant une force européenne. De fait, les élections se passaient entre Joseph Kabila et d’autres candidats pour un premier tour. Dont un, Joseph Bemba, le plus dangereux, car il disposait de sa propre force militaire. Le soir du premier tour, Kabila, qui pensait être élu dès le premier tour, a décidé d’envoyer sa garde personnelle chez Joseph Bemba. Mais il se trouve que des ambassadeurs du monde entier se trouvaient à ce moment chez Bemba. L’assassinat de Bemba aurait provoqué une guerre civile. Il y avait un général sur place qui disposait d’un bataillon espagnol qui est intervenu immédiatement. C’est ici, toute la différence avec les réactions, plus calmes en général et moins spontanées des forces des Nations Unies. Il s’agit d’une force européenne sous mandat de l’ONU qui a disposé des moyens de l’action immédiate. C’est un peu le modèle qui, malheureusement, est resté extrêmement rare. Le déploiement d’une armée européenne me parait être la véritable révolution aujourd’hui. New-York ne peut pas commander, il ne peut pas y avoir de chef militaire à New-York, ils n’en ont pas les moyens, pas la formation. Je pense que la vraie solution est de confier à des responsables militaires, disposant des moyens suffisant de communications et de transmission, d’actions. Il faut disposer de moyens de réactions rapides.
Lorsque le drame s’est produit en 1995 à Srebrenica, je me souviens que la première réaction des politiques a été de déclarer la levée de l’embargo sur les armes à destination de la Bosnie. C’est d’ailleurs ce que les Serbes attendaient depuis le début. La levée de cet embargo avait comme corollaire le retrait des forces des Nations Unies. On ne pouvait pas en même temps apporter des armes dans un théâtre et puis observer des Casques bleus. Je suis persuadé que Mladic est intervenu en 1995à Srebrenica, moi je commandais la Force d’action rapide française à Paris. Je suis arrivé le 3 aout 1995 à New York et j’ai dit à mes correspondants dans les médias, qu’il n’y avait pas d’autre solution pour les Nations Unies que de frapper, de prendre partie et que la dernière chose à faire était de lever l’embargo sur les armes. Le Congrès américain venait de voter le jour même la levée de cet embargo. On ne pouvait fournir aucune arme lourde aux bosniaques. Je suis arrivé à un moment ou Clinton avait besoin d’affronter son Congrès. Et pour moi, il n’y avait aucune autre solution que de frapper. Et frapper, c’est ce que Clinton a décidé et c’est ce qui a mis fin au conflit. En moins de trois semaines, les Serbes étaient battus et ont été obligés d’accepter les fameux accords de Dayton.

Dans les OMP, après les expériences malheureuses vécues jusqu’à présent, il faut refuser l’angélisme. Il faut avoir conscience que l’on est toujours perçu comme des « gêneurs », parce que l’on est l’ennemi de personne. Il faut donner les moyens aux responsables sur le terrain comme on peut le faire aujourd’hui avec l’aide de l’aviation et de l’artillerie.

Xénia Arrignon : Est-ce que finalement on peut dire que la FORPRONU est une opération d’imposition de la paix ?
Comment distingueriez-vous le rétablissement de la paix et l’imposition de la paix ?

Général Philippe Morillon :
C’est l’imposition qui est intervenue après les massacres de Srebrenica (en 1995) et qui est intervenue parce que l’on avait enfin mis en place une force de réaction rapide. Il y avait la possibilité de mettre en œuvre des frappes de l’OTAN, qui commençaient d’être planifiées mais qui n’ont jamais eu lieu et qui se sont déclenchées à partir du massacre de Srebrenica. Ca a vraiment été un tournant. Donc oui on peut parler d’imposition de la paix, puisque finalement nous avons pris partie. Et ça, c’est ce que l’ONU a toujours refusé d’envisager.

Dans les années 1960, au moment de la décolonisation, il y a eu des combats qui se sont développés dans la région de Katanga. Conflit dans lequel des forces des Nations Unies qui étaient sur le terrain, se sont trouvées prises, malgré elles. Cela a été considéré comme une erreur grossière, une débâcle. A la suite de cette expérience malheureuse, il a été décidé que les soldats de la paix ne devaient plus être armés.

Il y avait une tradition selon laquelle, pour éviter d’être pris au piège, pour éviter d’être embarqué dans un conflit dans lequel l’ONU n’avait pas envie d’être partie prenante, moins on était armé, mieux ça valait ! C’étaient les observateurs sans armes, qui étaient considérés comme ceux qui étaient capables de rendre compte. Ils étaient là pour rétablir la paix mais pas pour l’imposer.
A l’heure actuelle, moi je propose le modèle de cette force indépendante : l’IFOR.

Xénia Arrignon : Comment cela se passe au niveau de la responsabilité pour les opérations qui sont seulement habilitées par le Conseil de sécurité ? Vu que l’on déploie une force régionale, est ce que c’est l’organisme régional qui va être responsable ou l’ONU ?

Général Philippe Morillon :
C’est l’organisme régional. L’IFOR traite de Hambourg, avec New-York. C’est l’IFOR qui commande sur le terrain. Mais je le répète, selon moi l’IFOR serait un modèle qui mériterait d’être pris en compte. Pendant les élections de 2005, cela a été très efficace. C’est peut être parce que c’était le corps européen qui intervenait et sans avoir besoin de tirer un coup de fusil. Il s’agissait seulement d’avoir sur place une troupe préparée.
Au Mali, d’ailleurs en 2013, nous sommes intervenus à la demande du gouvernement et non pas sous mandat de l’ONU.

Le concept, depuis l’origine, était la neutralité absolue et encore une fois : moins on était armé, mieux c’était. Il y avait cette interdiction d’utiliser la force. On ne pouvait l’utiliser qu’en cas de légitime défense. Chose que j’ai toujours combattue.
Je crois qu’il ne faut pas envoyer des hommes sur le terrain quand il n’y a pas de cessez-le-feu intervenu. Il y a des opérations comme celle qui se passe au Liban aujourd’hui, qui continue à être strictement des opérations de maintien de la paix. Ils interviennent comme observateurs et non pas comme acteurs. Ils ont pour mission d’empêcher que tout incident dégénère en incendie. Ils ont la possibilité de liaison avec les deux cotés, qui ont signé un accord de paix. Leur présence est ici indispensable. Moi, quand je suis parti à Srebrenica, moi-même c’était pour mettre en œuvre des observateurs. Les deux parties proclamaient la paix et j’ai mis en place des observateurs pour voir ce qui se passait réellement, en évitant des provocations de part et d’autre. Il y en a pourtant eues.
Les Bosniaques musulmans réfugiés dans cette poche de Srebrenica avaient commis aux yeux de leurs voisins serbes un crime épouvantable en attaquant des villages serbes la nuit du Noël orthodoxe. Mais de part et d’autre, il y avait eu des atrocités. Mais des atrocités qui provoquent des haines que les politiques exploitent automatiquement. C’est ce que j’appelle « la maladie de la peur », la peur d’être éliminé.
A mes yeux, les Nations Unies doivent être là pour assurer le besoin d’identité qui est d’autant plus profond quand on sait que l’on va vers la mondialisation, en garantissant le droit des minorités. Finalement, il faudrait préparer nos hommes, et c’est d’ailleurs ce que l’on fait dans l’armée française, au respect du droit des minorités.

Xénia Arrignon : Est-ce que sur le terrain vous avez été amené à appliquer le droit international humanitaire ?

Général Philippe Morillon :
C’est le prétexte que je me suis donné, moi. Quand je suis intervenu à Sarajevo, j’ai rencontré un médecin qui me disait qu’il y avait des milliers de gens qui mourraient de faim et de froid. Les Serbes avaient enfermé la population dans un blocus et interdisaient le passage des convois humanitaires. Cette sécurité des convois que le droit humanitaire m’a imposé, était difficile à assurer. Les convois ne passaient pas. Je suis parti sur place avec cette conviction qu’il fallait que je débloque la situation. Et je l’ai tenu et c’est ce qui avait été salué par l’opinion publique. J’ai toujours dit aux gens que je ne les abandonnerai pas tant que je n’aurai pas permis le rétablissement du convoi. Je suis revenu de Belgrade à la tête d’un convoi qui a apporté du pain et de la farine. Mais j’ai été accueilli d’ une façon que je regrette finalement aujourd’hui parce que, une fois cette opération réussie, si j’avais eu conscience qu’on s’enfermait dans encore deux années de guerre, j’aurai sûrement fait évacuer la ville. Mais je ne pouvais pas me permettre de le faire car cela aurait été perçu comme une aide à la purification ethnique. Donc j’ai laissé partir toutes les familles, les femmes et les enfants, les blessés qui ont tous été évacués par hélicoptère. J’ai laissé sur le terrain un de mes meilleurs bataillons de l’époque, un bataillon canadien, avec pour mission d’assurer la sécurité de cette ville. C’était le droit humanitaire.
On m’a souvent dit que j’avais outrepassé mon mandat, qui était d’empêcher que des personnes meurent de faim. A l’époque je n’ai pas eu à tirer un seul coup de fusil.

Xénia Arrignon : Certains livres écrivent que la FORPRONU est considérée comme une force d’imposition de la paix, qu’en pensez-vous ?

Général Philippe Morillon :
Pas encore à ce moment là. Elle en a disposé des moyens après mon départ, quand on a mis en place sur le Mont Igman des moyens de réactions.

Xénia Arrignon : Lorsque la FORPRONU a été soutenue par l’OTAN ?

Général Philippe Morillon :
Oui c’est ça. A Mostar, d’abord avec le soutien de l’OTAN et des vols d’observation et éventuellement des frappes aériennes. Mais cela a été mal utilisé. On avait à l’époque pris en otages des soldats de la paix. Il y a eu sûrement un mauvais usage de ces moyens. Et ce n’est pas un reproche qu’il faut adresser à mes successeurs. Un peu affolé par ce qui s’était produit sous mon commandement, on a mis sur place (mais qui n’était pas à Sarajevo mais à Zagreb), un représentant spécial des Nations Unies, Monsieur Akashi, qui était le seul à donner des ordres à mes successeurs. Moi je n’avais pas de correspondant. J’avais juste au téléphone Kofi Annan.
Les moyens d’une opération de maintien de la paix ont été mis en place assez vite après mon départ pour assurer un minimum de sécurité de ces fameuses poches. On est passé d’une notion d’aide humanitaire à des moyens éventuels d’imposition de la paix qui ont été mis en place après le drame de Srebrenica. J’ai écrit un jour que le sort des habitants de Srebrenica avait été victime de la raison d’Etat. Quand les Serbes sont partis, on ne les a pas arrêtés par des frappes aériennes. Si les miliciens de Nace Rojic étaient restés sur place et qu’ils avaient fait sauter des ponts et bouchés quelques routes, personne ne rentrait dans Srebrenica. Srebrenica n’a pas été défendu. Et la population est morte, victime de la raison d’Etat.

Xénia Arrignon : Est-ce que vous pensez que c’est une bonne chose qu’une immunité soit accordée aux Casques bleus ?

Général Philippe Morillon :
Oui. C’est indispensable.

Xénia Arrignon : Même lorsque l’on autorise le recours à la force ?

Général Philippe Morillon :
Bien sûr. Et surtout lorsque l’on autorise de recourir à la force. Si quelqu’un doit avoir des comptes à rendre c’est le chef, ou qu’il soit. Le seul responsable est le chef et en aucun cas personne d’autre. Sauf s’il y avait un débordement incroyable. Comme malheureusement c’est toujours possible, comme des massacres ou des viols. Mais pour toutes actions guerrières, le seul qui doit avoir des comptes à rendre c’est le chef.

Xénia Arrignon : Qu’est ce que vous entendez par « le droit d’utiliser tous les moyens nécessaires » ?

Général Philippe Morillon :
Jusqu’à faire disparaitre leur adversaire. La guerre doit être une guerre sans haine et malheureusement dans toutes les guerres civiles, c’est la guerre qui prédomine. Souvent lorsque l’on intervient, on intervient dans des guerres civiles. Mais la guerre passe par, qu’on le veuille ou non, le rétablissement de la situation politique pour lequel l’action a été engagée. Ca c’est la notion de la guerre juste. Que le Pape François a d’ailleurs repris à propos de Daesh. La guerre ne peut être déclarée que lorsque tous les moyens de négociations économiques, diplomatiques pour obtenir un objectif politique ont échoué. Et la guerre doit prendre fin quand le but politique en question a été atteint. Pendant les deux guerres mondiales ont a eu un seul but : la victoire. Et ça c’est contraire à l’esprit même de l’engagement militaire qui ne doit être que la poursuite de la politique par d’autre moyens et qui doit s’arrêter lorsque l’objectif politique est atteint. En Bosnie, l’objectif état empêcher la poursuite de la guerre civile. Les accords de Dayton ont officialisé la politique de purification ethnique. Alors qu’auparavant les Serbes, Croates et musulmans vivaient en parfaite harmonie sans savoir qui était qui. Le but aurait dû être de rétablir cette harmonie. D’ailleurs peut être qu’on y arrivera aussi au Liban. Mais la difficulté que les Nations Unies ont éprouvé pendant cette période d’imposition de la paix : au lieu d’obliger les gens à vivre ensemble, on les a un peu encouragés à se séparer les uns des autres.
Donc jusqu’ou faut-il aller ? Il faut avoir tous les moyens, c’est sûr. Il faut ne refuser aucun moyen. On ne va pas employer l’arme atomique dans des conflits comme celui là. Mais tous les moyens qui permettent d’éviter les dégâts collatéraux, c’est-à-dire les risques pour les populations civiles. Mais cela est extrêmement difficile puisque les combattants se servent des populations comme boucliers. Et lorsque j’étais à Sarajevo, il y avait des coups de mortiers qui partaient de l’hôpital en direction des Serbes. Il faut juste éviter au maximum, les effets sur la population.
La guerre c’est l’affrontement de deux volontés. Il faut à tout prix éviter l’angélisme ; il faut aller au bout pour être pris au sérieux. Dans cette affaire du convoi, on est allé jusqu’à employer la force alors que nos propres soldats n’étaient pas en danger. Nous avions violé l’esprit sûrement pas, mais la lettre de la mission. Les subordonnés doivent être imprégnés de l’esprit de la mission. On ne pense qu’à ça et si l’esprit de la mission est violé, alors le devoir est d’intervenir.

Xénia Arrignon : Que pensez-vous des cas d’exploitations sexuelles dont sont accusés divers Casques Bleus et de leur éventuelle responsabilité ?

Général Philippe Morillon :
Je n’ai jamais eu ce problème, j’ai eu de la chance. Cela s’est surtout produit en Afrique. Si jamais les responsables sont identifiés, ils feront l’objet de poursuite dans leurs pays respectifs. La création de la Cour pénale internationale fait d’ailleurs parfois l’objet de critiques, encore actuellement. Puisqu’elle remet en cause la souveraineté des Etats. Mais il faut que justice soit faite mais dans les propres pays concernés. Pour quels motifs s’ingérer dans ce qui doit être le rôle des gouvernements respectifs à travers le monde ?

 


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