Des jeux olympiques d’hiver à une expulsion concertée

Le premier trimestre de l’année 2018 a été marqué par une intense activité diplomatique. Nous retiendrons quatre temps forts : le premier concerne la Péninsule coréenne ; le second la Ghouta orientale ; le troisième l’affaire Skripal de Salisbury ; enfin le quatrième concerne la réélection de Vladimir Poutine et le remaniement du Cabinet de Donald Trump.

Profitant des Jeux Olympiques d’hiver à Pyongyang en Corée du Sud du 9 au 25 février 2018, le Président Nord-Coréen, Kim Jong-Un a parfaitement instrumentalisé ce temps fort de l’olympisme. Après avoir procédé à 5 essais nucléaires entre 2006 et 2016, Le 9 septembre 2017, jour anniversaire de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), il procède à un septième essai nucléaire d’une puissance de 250 kilotonnes, soit 16 fois plus puissant que la bombe d’Hiroshima. Cet essai nucléaire est suivi d’un tir de missile balistique intercontinental Hwasong 12. Kim Jong-Un proclame haut et fort sa capacité à porter le feu nucléaire sur le territoire des Etats-Unis, suscitant une condamnation unanime de la Chine, de la Russie, des Etats-Unis comme des Etats occidentaux et d’autres. La tension diplomatique et militaire monte alors dans l’espace coréen. Les Présidents de Corée et des Etats-Unis échangent des insultes, tandis que des porte-avions américains se mettent en position près des côtes coréennes. En réalité, la Corée du Nord développait sa stratégie, Kim Jong-Un, n’est pas un « fou », au contraire, il est très rationnel ; à la surprise de tous, il envoie une délégation de Haut niveau aux J.O de Pyongyang ; il annonce soudain sa volonté d’une rencontre directe avec le Président D. Trump. A la surprise générale, contre l’avis de tous ses conseillers, le Président des Etats-Unis décide seul d’honorer cette invitation  d’ici fin mai 2018. La conséquence est la démission du Secrétaire d’Etat Rex Tillerson ; Kim Jong-Un peut revendiquer un succès exceptionnel. Depuis la Guerre de Corée (1950-1953), les présidents coréens veulent obtenir leur reconnaissance internationale par les Américains. Jamais ils n’ont pu obtenir une rencontre directe avec un Président en exercice. En donnant son accord, D. Trump offre à Kim Jong-Un un véritable succès diplomatique et valide la stratégie préconisée par l’Organisation de Coopération de Shangaï, sur la nécessité d’un dialogue direct entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. Certes D. Trump a pu revendiquer un succès dans la mesure où il n’a accepté cette rencontre que sur la base de la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Il n’en reste pas moins qu’un nouvelle page s’ouvre dans la diplomatie de l’Asie. La Corée du Nord prendra inéluctablement une place nouvelle dans la géopolitique de l’Asie.

Le second drame qui a fait l’objet d’un important traitement médiatique concerne le siège par l’armée de Bachar-el-Assad de la Ghouta orientale, banlieue-est de Damas. Cette guerre, commencée en 2012, se poursuit jusqu’à nos jours, bien que nous en sommes dans la phase finale. Il est intéressant de noter que les informations sur ces combats mortifères ne font état quasi exclusivement que les bombardements de l’aviation de Bachar et de la Russie sur des hôpitaux et des écoles faisant de nombreuses victimes civiles. Aucune mention concernant l’adversaire ! Qui nous a expliqué que le front al-Nosra, en Ghouta orientale, avait mis en place un commandement unifié regroupant les  divers mouvements islamistes et salafistes comme ceux de Faylaq al-Rahman ou Arhar al-Sham recevant des armes de la coalition occidentale ? Qui nous a informés sur le bombardement par mortiers des couloirs d’évacuation des civils (mis en place par la Russie !) ? Aujourd’hui des milliers de civils ont pu être évacués, tandis que des négociations sont en cours pour évacuer les combattants islamistes vers Idlib. Il est regrettable que la coalition occidentale refuse de collaborer avec la Russie et le groupe d’Astana dans le cadre d’une « politique de réconciliation ». L’Occident et la France en particulier ne pourront jouer un rôle dans la reconstruction de la Syrie qu’en participant à une dynamique de paix et non en soutenant l’objectif géopolitique des Etats-Unis qui est de maintenir leur présence en Syrie.

Le  troisième événement qui a occupé les médias et l’Europe, concerne la tentative de meurtre, le 4 mars à Salisbury, par un gaz innervant, de l’ex-agent du KGB Sergueï  Skripal et de sa fille Ioulia. Le gouvernement britannique en la personne de Madame Theresa May, sans attendre les conclusions de l’enquête, a accusé la Russie et son Président d’être les commanditaires de cette tentative de meurtre et a immédiatement sollicité les 27 autres Etats européens pour manifester leur solidarité et adopter des mesures de rétorsion à l’encontre de la Russie. Cicéron attribuait au juge Julius Cassius longinus Ravilla, cette formule Cui Bono/A qui profite-t-il ? Il paraît étonnant que le Président russe ait ordonné l’élimination d’un homme, condamné à 13 ans de prison pour trahison, échangé contre des espions russes aux Etats Unis en 2010, à une semaine de l’élection présidentielle russe et trois mois de l’ouverture de la coupe du monde de football ! D’autre part, la méthode employée semble révéler un réel amateurisme ; la règle d’or des services secrets est d’éliminer à l’instant les personnes visées, ce qui n’est pas le cas. D’autre part, le gaz innervant utilisé, le Novitchok, n’est pas une spécialité russe exclusive, puisque les Etats Unis l’ont développé depuis 1998 sous le code A 234. Enfin Mme Th. May a refusé de collaborer non seulement avec la Russie mais aussi avec l’OIAC organisme onusien chargé de gérer les armes chimiques, comme l’exige les lois internationales ! A la différence du Président français pour qui « il n’y a pas d’autres explications plausibles », le leader travailliste, S. Corbyn, a  refusé d’attribuer à Moscou l’empoisonnement de Salisbury et a pointé surtout l’activité de blanchiment des oligarques russes à la City. L’empressement de Mme Th. May à accuser la Russie peut aussi se lire à l’aune de la difficile négociation du Brexit. Elle a saisi l’opportunité de rassembler l’opinion publique anglaise à ses côtés dans une accusation anti-russe qui fait toujours recette et d’apparaître aux yeux des Etats européens comme le fer de lance de l’opposition à la « menace russe », s’attirant le soutien de la Lituanie, de la Pologne, de la France notamment  et des Etats-Unis, chef de l’OTAN ! Cette tentative d’assassinat n’est pas aussi évidente que semble l’affirmer Mme Th. May ; il eut été sage d’attendre les conclusions de l’enquête avant de jeter le haro sur la Russie !

Pour terminer j’attirerai l’attention sur le remplacement du Secrétaire d’Etat des Etats-Unis Rex Tillerson par le directeur de la CIA, Mike Pompeo qui écrivait « Pour que la CIA connaisse le succès, elle doit être agressive, brutale, implacable et impitoyable » et sur la nomination comme Conseiller à la Sécurité de la Maison Blanche, de John Bolton, qui souhaite une approche « plus agressive envers la Corée du Nord » et qui voit dans l’accord nucléaire iranien « une erreur stratégique majeure. » Ces deux nominations, renforcent le parti des « faucons » auprès du Président des Etats-Unis. Si l’affaire de Corée a  été la cause de l’éviction du premier, c’est probablement l’approche du renouvellement de l’accord nucléaire iranien (14 juillet 2015) qui explique la nomination du second. Le 12 mai 2018, le Président américain doit reconduire ou sortir de l’accord nucléaire iranien qu’il juge « comportant de terribles lacunes. » Désormais, le Président des Etats-Unis est entouré quasi exclusivement de généraux et de « faucons » tous hostiles à la prolongation de l’ « accord nucléaire iranien » afin de rétablir des sanctions contre ce pays. Pour la majorité des analystes, la décision de sortir de cet accord sera annoncé en mai et le prix du baril de pétrole atteint dès aujourd’hui les 65 dollars ! Surtout, ce lundi 26 mars, la Chine, premier importateur de pétrole brut avec 420 millions de tonnes en 2017, vient de lancer ses propres contrats pétroliers à terme, pour rivaliser avec le WTI new-yorkais et le Brent londonien, actuels baromètres des matières premières libellées en dollars. Ainsi, Pékin engage le combat monétaire avec le dollar, pour conforter le RMB/Yuan comme monnaie internationale. C’est probablement là que se trouve le vrai affrontement entre la Chine et les Etats-Unis.

Enfin, le 18 mars 2018,  Vladimir Poutine a été réélu à la tête de la Fédération de Russie avec 76,69% des voix sur un taux record de participation de 67,98%. Son gouvernement ne sera formé qu’après son investiture début mai 2018. Quant à son programme, il sera centré sur la croissance de l’économie russe, le développement du système de santé, de l’éducation, de l’industrie, des infrastructures et de la sécurité et de la défense. Ainsi la politique intérieure sera le principal objet de la sollicitude présidentielle. La politique extérieure passera au second plan tant vis-à-vis de l’Europe que des Etats Unis. Retenons les propos d’Evguénij Primakov « Nos n’avons jamais  cherché de confrontation avec l’Union européenne ; nous cherchons à voir en l’UE un partenaire possible et clair avec qui nous pouvons avoir des relations et commercer. » Espérons que la France pourra poursuivre ses bonnes relations commerciales avec la Russie puisqu’elle est devenue le premier investisseur étranger en Russie avec 13, 9 milliards de dollars investis pour le 1e trimestre 2017 ! Toutefois, l’expulsion de diplomates russes de 14 pays européens dont la France et l’Allemagne, en représailles de l’affaire Skripal, place l’Europe dans la dépendance politique et économique de la mouvance anglo-saxonne otanienne, repoussant la Russie de plus en plus vers l’est, vers l’organisation de Shangaï. Il est certain que les 14 pays de l’Union européenne ne seront pas considérés des partenaires possibles et clairs », à la différence des 10 qui ont su résister aux pressions anglo-américaines ! Ces réponses concertées et coordonnées seront suivies de représailles. Faisons attention à ne pas tomber dans la logique de Clausewitz : La guerre est une action violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté »

A tous, je souhaite de bonnes Pâques  dans l’espérance de travailler à la construction d’un monde de paix, d’échanges et de respect !

J.-P. Arrignon


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