{"id":353,"date":"2016-01-25T17:24:24","date_gmt":"2016-01-25T16:24:24","guid":{"rendered":"http:\/\/blogjparrignon.net\/asc2i\/?p=353"},"modified":"2016-01-25T17:25:57","modified_gmt":"2016-01-25T16:25:57","slug":"comment-la-russie-retrouve-ses-racines-larticle-publie-dans-la-nouvelle-revue-dhistoire-hors-serie-n-11-les-peuples-fondateurs-de-leurope-automne-hiver-2015","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blogjparrignon.net\/asc2i\/comment-la-russie-retrouve-ses-racines-larticle-publie-dans-la-nouvelle-revue-dhistoire-hors-serie-n-11-les-peuples-fondateurs-de-leurope-automne-hiver-2015\/","title":{"rendered":"\u00ab  Comment la Russie retrouve ses racines \u00bb \/ l&rsquo;article publi\u00e9 dans la Nouvelle Revue d&rsquo;Histoire, Hors s\u00e9rie n\u00b0 11 \u00ab\u00a0Les peuples fondateurs de l&rsquo;Europe\u00a0\u00bb \/ automne-hiver 2015"},"content":{"rendered":"<p>Patrick Boucheron, r\u00e9cemment nomm\u00e9 au Coll\u00e8ge de France, affirme dans un article du journal Le Monde que \u00ab la recherche historique est contraire \u00e0 l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019histoire \u00bb. Rappelons seulement qu\u2019il n\u2019y a pas de tabous ni d\u2019interdits opposables \u00e0 la recherche historique. La Russie pr\u00e9sente en ce sens un int\u00e9r\u00eat particulier ; en effet, la dislocation de l\u2019URSS en 1990\/1991 cr\u00e9e dans le pays un vide sid\u00e9ral que la population russe va chercher \u00e0 combler en se tournant vers son pass\u00e9, vers son histoire pour trouver une identit\u00e9 capable de rassembler une soci\u00e9t\u00e9 en voie d\u2019implosion. C\u2019est cette d\u00e9marche qui fait des Russes une \u00ab civilisation d\u2019h\u00e9ritiers \u00bb dans la tradition de la civilisation byzantine dont ils se sentent porteurs. Aussi, pour comprendre les Russes d\u2019aujourd\u2019hui, il est indispensable de mesurer l\u2019h\u00e9ritage qui les a form\u00e9s.<br \/>\nLe peuple russe s\u2019est constitu\u00e9 de l\u2019assimilation de tribus slaves, finno-ougriennes, iraniennes et scandinaves dans un espace commun partag\u00e9 la \u00ab terre russe \u00bb terme r\u00e9curent dans la Chronique russe primitive. Le peuple russe s\u2019inscrit d\u2019abord dans l\u2019espace, celui de l\u2019axe fluvial qui relie Novgorod et le Dniepr par le Volkhov ; ainsi na\u00eet la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab route des Var\u00e8gues aux Grecs \u00bb reliant les deux grandes cit\u00e9s marchandes : Novgorod au Nord et Kiev, la \u00ab m\u00e8re des villes russes, au sud. Les populations de cet espace \u00e9conomique vont peu \u00e0 peu se rassembler pour cr\u00e9er un ensemble politique la Rus\u2019 de Kiev, bien connue de l\u2019empereur byzantin, Constantin VII Porphyrog\u00e9n\u00e8te (913-959). Ainsi appara\u00eet la Rus\u2019 de Kiev, important partenaire commercial de l\u2019empire byzantin avec lequel il g\u00e8re ses relations commerciales \u00e0 travers les trait\u00e9s de commerce r\u00e9guli\u00e8rement renouvel\u00e9s tout au long du Xe s.<br \/>\nCe jeune Etat conna\u00eet une impulsion nouvelle, sous son prince Vladimir (980-1015). En effet, les populations n\u2019avaient pas d\u2019expression \u00e9crite, ce qui les maintenaient en marge des civilisations du livre. Sous le r\u00e8gne du prince Vladimir, se r\u00e9pand dans le pays l\u2019alphabet cyrillique, tout r\u00e9cemment \u00ab invent\u00e9 \u00bb par les moines Naum et Cyrille d\u2019Ochrid, probablement \u00e0 Prespa (Bulgarie), vers le milieu du Xe s. Cette langue va permettre aux populations d\u2019entrer dans l\u2019espace culturel byzantin par le biais de nombreuses traductions des \u0153uvres historiques, scientifiques et religieuses. C\u2019est ainsi qu\u2019ils vont se doter d\u2019une logosph\u00e8re et d\u2019une vid\u00e9osph\u00e8re, pour reprendre les expressions de R\u00e9gis Debray. Ils vont conceptualiser les vocables et les images politiques et religieux dans leur langue.<br \/>\nUne autre \u00e9tape est franchie en 988\/989 avec l\u2019adh\u00e9sion au christianisme byzantin . Certes le choix du christianisme byzantin s\u2019inscrit dans une conjoncture politique particuli\u00e8re, celui de la disparition de la dynastie mac\u00e9donienne pr\u00e9sid\u00e9e par les empereurs Basile II (960-1025) et son fr\u00e8re Constantin VIII (962-1025), sauv\u00e9e par l\u2019intervention militaire des Var\u00e9go-russes victorieux de g\u00e9n\u00e9ral r\u00e9volt\u00e9 Bardas Phokas \u00e0 Chrysopolis (988) et \u00e0 Abydos (989). A la suite de quoi, Vladimir re\u00e7ut le bapt\u00eame et put \u00e9pouser la princesse byzantine Anne, s\u0153ur des deux empereurs, \u00e0 Chers\u00f4n, en Crim\u00e9e en 989.D\u00e9sormais la Rus\u2019 de Kiev \u00e9tait entr\u00e9e dans l\u2019oikoum\u00e9n\u00e8 byzantine, c&rsquo;est-\u00e0-dire, l\u2019espace civilisationnel pr\u00e9sid\u00e9 par l\u2019empereur et le Patriarche de Constantinople. La Rus\u2019 de Kiev s\u2019inscrit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment comme h\u00e9riti\u00e8re de Constantinople dans le respect absolu de l\u2019autorit\u00e9 de cette double tutelle. Les Russes n\u2019usurp\u00e8rent jamais les titulatures imp\u00e9riales ou patriarcales tant que l\u2019Empire de Constantinople exist\u00e2t. Les Russes sont les h\u00e9ritiers de Constantinople et cet h\u00e9ritage trouve une expression politique et religieuse dans la th\u00e9orie de la 3e Rome exprim\u00e9e dan les ann\u00e9es 1515-1521 par le moine Philoth\u00e9e du monast\u00e8re Eleazar de Pskov : \u00ab les deux premi\u00e8res Rome sont tomb\u00e9es\u2026la troisi\u00e8me, Moscou, est debout et de quatri\u00e8me il n\u2019y aura pas ! \u00bb<br \/>\nMoscou est alors per\u00e7ue comme le prolongement de Constantinople, comme cette derni\u00e8re fut le prolongement de Rome. Il y a continuit\u00e9 dans ces transferts. Ce sont ces transferts qui l\u00e9gitiment l\u2019h\u00e9ritage ; c\u2019est cela qui diff\u00e9rencie le monde occidental de celui de l\u2019Orient !<br \/>\nCe transfert trouve aussi son expression dans la religion orthodoxe. Dans la tradition byzantine, la religion et l\u2019empire forment un tout indissociable. C\u2019est dans cette dynamique, qu\u2019apr\u00e8s la disparition de l\u2019empire byzantin, en 1453, Ivan IV le Terrible est couronn\u00e9 tsar en 1547 et qu\u2019en 1589, Boris Godounov cr\u00e9e le patriarcat de Moscou ; deux \u00e9v\u00e9nements qui sont les signes symboliques du transfert \u00e0 Moscou de l\u2019h\u00e9ritage byzantin. C\u2019est de la capacit\u00e9 de ces deux pouvoirs \u00e0 s\u2019exprimer dans la symphonie qu\u2019il en r\u00e9sulte le \u00ab bien commun \u00bb du peuple. Ce m\u00eame patriarcat est supprim\u00e9 en 1721 par Pierre le Grand qui le remplace par un Saint Synode pr\u00e9sid\u00e9 par un la\u00efc. La p\u00e9riode synodale de l\u2019\u00e9glise russe dure de 1721 \u00e0 1917 jusqu\u2019\u00e0 ce que le concile de Moscou (15 ao\u00fbt 1917-7 septembre 1918) porte sur le tr\u00f4ne patriarcal de Moscou, le m\u00e9tropolite Tikhon, le 28 octobre 1917. Il est intronis\u00e9 le 5 novembre 1917 et d\u00e9mis de ses fonctions patriarcales par un synode dit de \u00ab l\u2019\u00e9glise vivante \u00bb manipul\u00e9e par le pouvoir sovi\u00e9tique, en 1923. Arr\u00eat\u00e9, il meurt le 7 avril 1925. Le patriarcat rena\u00eet une nouvelle fois en 1943 sous Staline pour unir le peuple russe dans sa lutte contre le nazisme. Un concile r\u00e9duit \u00e9lit Serge, Patriarche, le 8 septembre 1943. Il est intronis\u00e9 le 12 septembre et meurt le 15 mars 1944 ; son successeur est le patriarche Alexis Ie (1945-1970). L\u2019\u00e9glise orthodoxe russe appara\u00eet parfaitement dans sa fonction identitaire de rassemblement du peuple. Cet aspect trouve sa pleine expression dans la d\u00e9cennie post-sovi\u00e9tique de 1991 \u00e0 2000. Dans le vide sid\u00e9ral qui affecte le pays apr\u00e8s l\u2019effondrement du r\u00e9gime, l\u2019\u00e9glise appara\u00eet alors comme le seul recours pour garantir l\u2019unit\u00e9 du peuple et du pays. Aussi, le gouvernement russe d\u00e9cide-t-il de reconstruire \u00e0 l\u2019identique la cath\u00e9drale du Sauveur \u00e0 Moscou (1995-2000), d\u00e9truite par Staline en 1931, au moment m\u00eame o\u00f9 le pays traverse la pire crise financi\u00e8re de son histoire en 1998 ! Dans un pays ouvert \u00e0 toutes les influences occidentales comme orientales, c\u2019est autour de son \u00e9glise que le peuple russe se rassemble, non pas dans un d\u00e9marche de profonde religiosit\u00e9 mais dans une d\u00e9marche identitaire et culturel qui lui assure un devenir.<br \/>\nLa m\u00eame d\u00e9marche pousse le Pr\u00e9sident Vladimir Poutine a inaugur\u00e9 la grande mosqu\u00e9e de Moscou, soulignant que la \u00ab Russie est un pays multiconfessionnel dans lequel l\u2019islam est une des religions traditionnelles \u00bb. La F\u00e9d\u00e9ration russe s\u2019inscrit dans une la\u00efcit\u00e9 inclusive de ses grandes religions dont les valeurs humanistes partag\u00e9es ont cr\u00e9\u00e9 le peuple russe.<br \/>\nAujourd\u2019hui, la \u00ab russophobie \u00bb ambiante qui trouve une large diffusion \u00e0 travers les m\u00e9dias occidentaux pousse le peuple russe \u00e0 se rassembler dans le partage d\u2019une identit\u00e9 assum\u00e9e autour de ses valeurs culturelles et religieuses. L\u2019humanisme russe prend ses racines dans son esth\u00e9tique picturale, musicale et po\u00e9tique qui s\u2019est construite tout au long de son histoire. Le rapport au Beau est un trait majeur de l\u2019identit\u00e9 russe ; elle se nourrit dans les \u0153uvres de l\u2019iconographe Andre\u00ef Roublev, auteur de \u00ab l\u2019ic\u00f4ne des ic\u00f4nes \u00bb comme celles d\u2019Ivan Repine et de Casimir Malevitch, \u00ab le carr\u00e9 noir \u00bb, dans la po\u00e9sie de Pouchkine, de Marina Tsvetaieva et d\u2019Anna Akhmatova, dans les \u0153uvres romanesques de Tolsto\u00ef, de Dosto\u00efevski, Maxime Gorki, de Boris Pasternak, d\u2019Alexandre Soljenitsyne, Ludmilia Oulitska\u00efa dans les \u0153uvres musicales de P. Tcha\u00efkovski, Rimski-Korsakov, Anton Rubinstein, Igor Stravinsky et d\u2019autres.<br \/>\nAujourd\u2019hui, nous constations un puissant renouveau de l\u2019identit\u00e9 russe, un r\u00e9el attachement \u00e0 cette \u00ab terre russe \u00bb loin de laquelle tout russe est un exil\u00e9. Pourtant, l\u2019identit\u00e9 russe n\u2019est \u00e9videmment pas un repliement sur soi-m\u00eame ou un enfermement dans le pass\u00e9, elle est tout au contraire une dynamique qui sublime son pass\u00e9 pour cr\u00e9er un avenir. En paraphrasant Loudmila Oulitska\u00efa nous pouvons dire : l\u2019Histoire remplit le vide du pr\u00e9sent et se transforme elle-m\u00eame en esp\u00e9rance !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrick Boucheron, r\u00e9cemment nomm\u00e9 au Coll\u00e8ge de France, affirme dans un article du journal Le Monde que \u00ab la recherche historique est contraire \u00e0 l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019histoire \u00bb. Rappelons seulement qu\u2019il n\u2019y a pas de tabous ni d\u2019interdits opposables \u00e0 la recherche historique. 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